Gilles Espositio-Farèse a aussitôt inventé le sélénaimable en réponse à ma proposition de "sélénépouvatable" sur la liste oulipo. Il s'agit d'exercices de style selon une double contrainte, formelle et sémantique : dans un gabarit de sélénet, insuffler l’horreur à de joyeuses chansons enfantines (sélénépouvantable), ou au contraire offrir une fin heureuse aux histoires cruelles (sélénaimable). Voyons voir ce que ça peut donner...

Suite sélénépouvantable —

1 —
Le meunier somnole
Ça n’est pas malin
Le souffle d’Éole
Brise son moulin

Encore il roupille
Comme un estivant
La trombe éparpille
Son moulin au vent

2 —
Au clair de la lune
Passons un garrot
Pour piquer sa thune
Au cou de Pierrot

Dans la chambre forte
Il cache ses ronds
Dis-lui qu’il les sorte
Sinon nous serrons

3 —
Tu dors Frère Jacques
Et c’est énervant
Quand ta tête à claques
Ronfle et fait du vent

Avant les matines
Nous t’éveillerons
À coups de bottines
À coups de clairons

4 —
La Mère Michèle
A perdu son chat
Du haut d’une échelle
Elle crie et choit

Celui qui la pousse
Père Lustucru
Le même détrousse
Son chat disparu

5 —
Quand il pleut bergère
Rentre ton troupeau
Pas dans ma chaumière
Ou j’y fais la peau

Crotte de biquette
M’enfin souille-t-on
Ma blanche moquette
Au suint de mouton

6 —
Le cadet Rousselle
Qu’il a deux prisons
Tranche une rondelle
D’ers aux limaçons

À sa prisonnière
Il sert du fumier
Et des vers de terre
À son prisonnier

7 —
Gentille alouette
Je te plumerai
À la mitraillette
La tête au carré

Sonnent les enclumes
Cognent les maillets
J’écrase tes plumes
Sur tes œufs brouillés

8 —
En prison à Nantes
M’étrangle un collier
Serrures blessantes
Les clés au geôlier

Sa fille jeunette
À qui j’étais cher
M’a tranché la tête
Pour me détacher
Comptine —

Au plafond j’accroche
Un petit cochon
Un cochon de poche
Gros comme un pigeon

J’arrache une plume
J’arrache un duvet
Il pond une enclume
Il pond un rivet
Suite sélénaimable —
(d'après la Chanson d'automne de Verlaine)

1 —
Arrive l’automne
et ses mirlitons,
hop ! je me bidonne
au son des flonflons.

Tant d’humeur drôlesse
dispense à mon cœur
onguents d’allégresse,
baumes de vigueur.

2 —
Lentement j’inspire,
ma joue a rosi,
je suis tout sourire
et l’automne aussi.

Que l’horloge sonne
et que sonne encor
l’heure qui moissonne
demain les blés d’or !

3 —
L’eau-de-vie est forte,
puissant l’élixir
par où me transporte
l’aile du zéphyr.

Que l’automne veuille
que je vole en vrai,
pareil à la feuille
au reflet cuivré !
Deux fables sans morale —

1 —
Le Mouton immonde
pissait et bavait
en amont de l’onde
où le Loup buvait.

Ysengrin s’insurge,
à quoi l’importun
répond : Je me purge...
puis lâche un crottin.

2 —
J’ai pris son fromage,
mais de quoi rit-il,
ce Corbeau ganache ?
s’étonne Goupil...

... qui mord au plastique
d’un faux camembert !
L’effet pneumatique
chante du Schubert.
Conte de crimes —

1 —
Blanche-Neige at home
se fait des cheveux :
sa tarte à la pomme
attendrit Grincheux...

De Prof, psychiatre,
ce diagnostic :
faute à la Marâtre
et son arsenic.

2 —
Blanche-Neige est nue
dans son dressing-room.
Qui donc éternue ?
Ce voyeur d’Atchoum.

Il a froid : « Que n’ai-je
la couette à Dormeur ;
ni toi, Blanche-Neige,
un plaid en mohair ! »

3 —
Joyeux et Timide :
l’un fut naufragé,
l’autre gras du bide
de l’avoir mangé.

Conte lamentable,
sauf que sans Joyeux,
un de moins à table
c’est avantageux.

4 —
Menton en galoche
et voix de fausset,
Blanche-Neige est moche,
son Miroir le sait :

« L’âge t’empoisonne,
le fruit s’est gâté,
range ta couronne,
Reine de beauté ! »

5 —
Toc toc ! Blanche-Neige
sursaute : « J’ouïs
comme un sortilège
qui martelait l’huis.

Sûrement mon Prince,
l’amour ça me plaît,
çui pour qui j’en pince...
zut, c’était Simplet. »