Inversons la répartition des rimes masculines & féminines de Fables La Fontaine, au prix parfois d’assonances et de rimes pauvres.

L’exercice impose une relecture attentive des Fables originales, partant le bonheur d’y relever de malicieuses irrégularités : l’heptasyllabe isolé « Apprenez que tout flatteur » dans "Le Corbeau et le Renard" ; le second vers trisyllabique « Tout l’été » de "La Cigale & la Fourmi" ; la triple rime « sénateur / lenteur / honneur » dans "Le Lièvre et la Tortue" ; les deux heptasyllabes « Car vous ne m’épargnez guère / Vous, vos bergers et vos chiens », seuls vers impairs de toute la fable "Le Loup et l’Agneau", où se trouve une autre triple rime « mère / frère / guère »… autant de libertés dans l’urgence oratoire qui feraient de La Fontaine un précurseur virtuose du slam et, avant l'heure, un fin technicien du clinamen oulipien : il aime déroger soudain à ce qui régit l'ensemble du texte. Exemple puisé dans le format ultra-calibré d'une fable comme Le Rat de ville et le Rat des champs, dont tous les quatrains d'heptasyllabes sont en rimes croisées... sauf embrassées dans le dernier. Ni vu ni connu, La Fontaine sème d'infimes pépites anormales et exquises. Hé hé ! sortons du grenier les vieux fabliers de notre enfance, et relisons-les loupe à la main.

PS — À noter, une faute de transcription dans les liens Wikisource à Le Loup et l’Agneau : le décasyllabe impose de supprimer le E surnuméraire au "encorE" dans « Reprit l’agneau : je tette encor ma mère » (orthographe actuelle de "tette" = "tète").

Combien coûte un fromage —

Maître Corbeau perché sur une branche
tenait en bec un camembert.
Maître Renard, qu’attira la fragrance,
lui tint ce langage disert :
« Hé ! bonjour, cousin de Corneille,
votre beauté confine à l’acmé de merveille !
J’imagine au diapason
de cet habit toute oraison
dont votre noble gorge égaye la futaie ! »
À ces mots, le Corbeau, flatté de ses appas,
entonne une ode bien chantée ;
il ouvre un large bec, laisse choir son repas.
Le Renard s’en saisit, satisfait il s’écrie :
« Sachez que la flatterie
nourrit la ruse ; il en coûte aux benêts
leurs camemberts juste à point affinés. »
Le Corbeau, trop tard pris de honte,
jura ne plus jamais essuyer tel mécompte.
Le Renard et le Pampre —

Certain Renard teuton, d’autres disent de France,
mourant presque de faim, vit chez un vendangeur
des raisins mûrs en apparence,
treille d’alléchante rougeur.
Le galant en eût fait opportune bombance…
mais d’insaisissable hauteur :
« Ils sont trop verts, dit-il, à se tordre la panse ! »
Fit-il pas mieux que plainte ou pleur ?
La Fourmi mouche la Cigale —

La Cigale, encore chantre
en septembre,
soudain fut prise de court
par un noroît froid et sourd :
plus rien à se mettre en bouche
de vermisseau ni de mouche.
Fors la Fourmi, nul voisin
chez qui déclamer sa faim ;
mendions-y quelque graine
jusqu’à la saison prochaine :
« Je vous promets qu’au printemps
vous toucherez vos montants
et l’intérêt, foi d’insecte,
comme de juste à qui prête ! »
La Fourmi ne cède rien
et c’est là son moindre vice :
« Mais à la saison propice,
que fîtes-vous payant bien ?
— Nuit et jour, jusqu’à la transe,
musique et récitatif…
— Rien là d’assez lucratif,
essayez plutôt la danse. »
La Tortue et le Lièvre —

Rien ne sert de courir, il faut partir à l’heure.
Le Lièvre en fut témoin qui longtemps gambada
quand la Tortue eut dit : « La vitesse est un leurre :
je te bats si l’on court ! — Commère, es-tu fada !?
repartit l’animal agile :
Il faudrait te purger d’une huile
pressée aux coques de pavot !
— Folle ou non, le pari prévaut. »
Ainsi fut fait ; et de la paire
on mit près du but l’honoraire
(dont nous ne nous mêlerons pas
ni de quel juge l’arbitrage).
Notre Lièvre devait faire au plus quatre pas ;
j’entends de ceux qu’il fait lorsque la meute enrage,
qu’il s’éloigne des chiens à leur tour aux abois
d’arpenter le fin fond des bois.
Il croque la carotte, ayant du temps de reste,
il s’applique à faire la sieste,
il laisse la Tortue au vent
aller son train de sénatrice.
Elle s’évertue en avant,
visible et d’autant subreptice.
Lui cependant méprise un succès si mesquin,
tient la gageure à peu de gain,
croit qu’il y va de son prestige
de partir tard. Il s’engourdit le nerf
et s’acharne à ne s’acharner
sur la gageure. À la fin, du spectacle
que l’autre touchait presque aux confins de leur but,
il partit comme un trait ; mais l’ironique oracle
s’accomplit : la Tortue a gagné quoi qu’il pût.
« Eh bien ! avais-je point raison ? lui cria-t-elle.
De quoi sert ta célérité ?
Je l’ai cependant emporté,
de prime mon gîte en bretelle ! »
L'Agneau et le Loup —

La raison la meilleure est celle du plus fort :
ruine à qui lui donnerait tort.
Un Agneau s’occupait à boire
dans le courant d’un pur ruisseau.
Un Loup survint à jeun, que guidait son museau,
la faim flairant jusqu’en ce territoire.
« Qui te rend si hardi de troubler ma boisson ?
dit-il en apprêt de rançon.
Tu seras châtié de pareille arrogance.
— Sire, répond l’Agneau, puisse Votre Excellence
tempérer le désagrément,
mais voir incontestablement
où me désaltère votre onde :
son cours abonde
plus de vingt pas dessous de vous.
Et que par conséquent, dissipant toute rage,
je n’ai troublé votre breuvage.
— Tu le troubles ! reprit l’animal en courroux ;
toi qui médis de moi l’an dernier à la ronde.
— Comment l’aurais-je fait, n’étant encore au monde ?
reprit l’Agneau : je ne tète qu’au sein.
— Si ce n’est toi, c’est ton frangin.
— Je n’en ai point. — C’est donc quelqu’un des vôtres
car vous me traquez sans fin,
vous, vos chiens, bergers et d’autres.
On me l’a dit : il faudra me venger. »
Alors, au fond du bois immense,
le Loup le prend pour le manger
sans autre forme de sentence.

La même contrainte d'inversion du genre des rimes appliquée à L'Albatros de Baudelaire :

Souvent, pour s’amuser, mousses et matelots
Prennent des albatros, oiseaux vastes et lisses
Qui suivent, indolents veilleurs dessus les flots,
Le navire glissant au faîte des abysses.

À peine les ont-ils mis sur l’appontement,
Que ces rois de l’azur, déchus comme l’Archange,
Battent de l’aile en vain, dotés piteusement
D’absurdes avirons flanqués contre leur hanche.

Qu’il est veule et contraint, ce voyageur ailé !
Lui naguère si beau, qu’il est gourd et comique !
L’un agace son bec avec un narguilé,
L’autre mime, en boitant, l’as aéronautique.

Le Poète est semblable au prince de l’éther
Qui hante la tempête et rit de la mitraille ;
Exilé sur le sol, il se voit tourmenter,
Ses ailes de géant l’entravant où qu’il aille.

Idem d'après Verlaine :

Cantate d’hiver —

Les pleurs tenaces
des contrebasses
de l’hiver
plongent mon âme
en un marasme
doux-amer.

À bout de souffle,
un râle étouffe
loin ce glas
qui nous évoque
l’ancienne époque,
fuie hélas.

Et je m’envole
aux mains d’Éole,
frondaison
que l’on balaie
à la volée ;
ô saison !

On peut cliquer sur mes anthyqves archyves où je viens de retrouver une autre réécriture de Verlaine d'après Sagesse.

Une tentative à la limite ? Au tour d'Apollinaire :

Ménestrel —

Et l’unique cordeau des trombones marins

Guillaumin Apollinaris, Eaux-de-vie.

Tentative à la limite encore, d'après François Le Lionnais — voir ce lien à Marcel Bénabou.

Chanson réduite à un seul plomb —

E.

Françoise La Lionnaise.

Etc. ad lib. :

Chère Séléné
Si claire copine
Quand tu m’as donné
Ta pointe sanguine

Qu’ai-je dessiné
Dessus la colline ?
Ton contour cerné
De pâle opaline

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Frère Jack
Frère Jack
Tu roupilles
Tu roupilles
Sonne le tocsin
Sonne le tocsin
Aïe aïe aïe
Aïe aïe aïe