Le blogue de Robert Rapilly

Sélénaimable sylvestre

Les incendies de Fontainebleau en 2026 se prêtent à composer un sélénaimable, fiction où la verdoyante Forêt serait humide et l'Humanité sage. En filigrane, apparaissent les chansons Nous n'irons plus au bois et, de Georges Brassens, "Au bois de mon cœur".

Forêt extinctrice
Rétive au brasier
Qu’en toi reverdisse
Intact le laurier

La Belle ramasse
À Fontainebleau
Un rameau vivace
Verdoyant tableau

Entrez dans la danse
Toutes tous en rond
Brûlez sans essence
Vos cœurs suffiront

Car si l’on s’embrasse
Au bois de vos cœurs
Jamais ne s’embrase
Que gerbe de fleurs

En réponse, un "sélénépouvantable" d'après Au bois de mon cœur de Georges Brassens :

Au bois de mon âme
un spectre camard ;
je crains qu’il n’enflamme
le bois de Clamart.

L’eau calorifère
mijote un gardon,
bouillante rivière
au bois de Meudon.

Aïe ! une étincelle
au bois de Saint-Cloud.
On voit fuir l’agnelle
qui poursuit le loup.

Au bois de Vincennes
riffaude l’enfer.
Promises géhennes !
Paris va chauffer.

Sélénépouvantable vs sélénaimable

Gilles Espositio-Farèse a aussitôt inventé le sélénaimable en réponse à ma proposition de "sélénépouvatable" sur la liste oulipo. Il s'agit d'exercices de style selon une double contrainte, formelle et sémantique : dans un gabarit de sélénet, insuffler l’horreur à de joyeuses chansons enfantines (sélénépouvantable), ou au contraire offrir une fin heureuse aux histoires cruelles (sélénaimable). Voyons voir ce que ça peut donner...

Suite sélénépouvantable —

1 —
Le meunier somnole
Ça n’est pas malin
Le souffle d’Éole
Brise son moulin

Encore il roupille
Comme un estivant
La trombe éparpille
Son moulin au vent

2 —
Au clair de la lune
Passons un garrot
Pour piquer sa thune
Au cou de Pierrot

Dans la chambre forte
Il cache ses ronds
Dis-lui qu’il les sorte
Sinon nous serrons

3 —
Tu dors Frère Jacques
Et c’est énervant
Quand ta tête à claques
Ronfle et fait du vent

Avant les matines
Nous t’éveillerons
À coups de bottines
À coups de clairons

4 —
La Mère Michèle
A perdu son chat
Du haut d’une échelle
Elle crie et choit

Celui qui la pousse
Père Lustucru
Le même détrousse
Son chat disparu

5 —
Quand il pleut bergère
Rentre ton troupeau
Pas dans ma chaumière
Ou j’y fais la peau

Crotte de biquette
M’enfin souille-t-on
Ma blanche moquette
Au suint de mouton

6 —
Le cadet Rousselle
Qu’il a deux prisons
Tranche une rondelle
D’ers aux limaçons

À sa prisonnière
Il sert du fumier
Et des vers de terre
À son prisonnier

7 —
Gentille alouette
Je te plumerai
À la mitraillette
La tête au carré

Sonnent les enclumes
Cognent les maillets
J’écrase tes plumes
Sur tes œufs brouillés

8 —
En prison à Nantes
M’étrangle un collier
Serrures blessantes
Les clés au geôlier

Sa fille jeunette
À qui j’étais cher
M’a tranché la tête
Pour me détacher
Comptine —

Au plafond j’accroche
Un petit cochon
Un cochon de poche
Gros comme un pigeon

J’arrache une plume
J’arrache un duvet
Il pond une enclume
Il pond un rivet
Suite sélénaimable —
(d'après la Chanson d'automne de Verlaine)

1 —
Arrive l’automne
et ses mirlitons,
hop ! je me bidonne
au son des flonflons.

Tant d’humeur drôlesse
dispense à mon cœur
onguents d’allégresse,
baumes de vigueur.

2 —
Lentement j’inspire,
ma joue a rosi,
je suis tout sourire
et l’automne aussi.

Que l’horloge sonne
et que sonne encor
l’heure qui moissonne
demain les blés d’or !

3 —
L’eau-de-vie est forte,
puissant l’élixir
par où me transporte
l’aile du zéphyr.

Que l’automne veuille
que je vole en vrai,
pareil à la feuille
au reflet cuivré !
Deux fables sans morale —

1 —
Le Mouton immonde
pissait et bavait
en amont de l’onde
où le Loup buvait.

Ysengrin s’insurge,
à quoi l’importun
répond : Je me purge...
puis lâche un crottin.

2 —
J’ai pris son fromage,
mais de quoi rit-il,
ce Corbeau ganache ?
s’étonne Goupil...

... qui mord au plastique
d’un faux camembert !
L’effet pneumatique
chante du Schubert.
Conte de crimes —

1 —
Blanche-Neige at home
se fait des cheveux :
sa tarte à la pomme
attendrit Grincheux...

De Prof, psychiatre,
ce diagnostic :
faute à la Marâtre
et son arsenic.

2 —
Blanche-Neige est nue
dans son dressing-room.
Qui donc éternue ?
Ce voyeur d’Atchoum.

Il a froid : « Que n’ai-je
la couette à Dormeur ;
ni toi, Blanche-Neige,
un plaid en mohair ! »

3 —
Joyeux et Timide :
l’un fut naufragé,
l’autre gras du bide
de l’avoir mangé.

Conte lamentable,
sauf que sans Joyeux,
un de moins à table
c’est avantageux.

4 —
Menton en galoche
et voix de fausset,
Blanche-Neige est moche,
son Miroir le sait :

« L’âge t’empoisonne,
le fruit s’est gâté,
range ta couronne,
Reine de beauté ! »

5 —
Toc toc ! Blanche-Neige
sursaute : « J’ouïs
comme un sortilège
qui martelait l’huis.

Sûrement mon Prince,
l’amour ça me plaît,
çui pour qui j’en pince...
zut, c’était Simplet. »

Les Diables

Les Djinns de Victor Hugo imités en inversant la position des rimes féminines et masculines.


Les Diables —

Murs, port,
et ville.
La mort
s’instille,
couvant
devant
un vent
tranquille.

Dans les champs :
des tribunes
et des chants.
Les cothurnes
enfilés
foulent les
feux-follets
d’aoûts nocturnes.

Un raffut haut
sonne en saccade.
D’un nain, le saut
s’oit galopade.
Il danse, fuit,
puis son débit
couvre le bruit
dessus la rade.

S’approche un essaim
dont l’écho répète,
lugubre, un tocsin
de guilde secrète.
Enfle la rumeur
du courant hurleur
qui prend de l’ampleur
et tantôt s’arrête.

Dieu ! quel cri sépulcral,
le hurlement des Diables !
Fuyons le cours spiral
chu de marches instables ;
et repoussons l’appât
d’une nuit de sabbat
quand la transe s’abat
des lampes sur nos tables.
 
Où les Diables ont passé
siffle une âpre turbulence.
L’if, par leur vol fracassé,
crépite d’incandescence.
Le troupeau, rapide et lourd,
dans l’espace vide court :
nuage livide et sourd
avec la foudre à la hanche.

Ils sont tout près... alors fermons
nos remparts de grès et porphyres ;
repoussons l’assaut des démons
et des dragons et des vampires !
La flèche des poutres du toit
oscille ainsi que sous noroît,
et l’antique gond de surcroît
grince à désaccorder nos lyres !

Timbre strident hurlant depuis l’enfer !
L’infâme meute, acmé de la tempête,
s’en vient, ô ciel ! attaquer mon foyer.
Le mur fléchit sous l’obtuse conquête,
la maison crie et flotte de biais.
Et l’on dirait les lares inquiets
qu’en arrachant le socle sous leurs pieds,
un tourbillon n’en ruine la retraite.
 
Oracle ! quand triompheront
tes grâces des croquemitaines,
je viendrai prosterner mon front
devant tes urnes sacristaines.
Fais que, harnais de foi, mon huis
essouffle le heurt des minuits ;
et qu’à des crissements réduits,
leurs traits se brisent par centaines.

Est passé le ramassis,
nuée au loin dont la danse
n’ébranle plus mon châssis.
Les coups portés en cadence
crépitent de feu grégeois
jusque dans le prochain bois,
vie à son tour aux abois
emprès l’orde violence.

Des élytres distants,
le battement s’estompe
si confus entretemps,
si sourd, que l’on s’y trompe :
n’est-ce quelque grillon,
ou l’impact d’un grêlon,
ou l’eau filant selon
le levier d’une pompe ?

L’accent correspond !
Tout nous remémore
un timbre profond
d’oud et de mandore
en canon : ressac
d’adret en ubac.
Et l’enfant du Lac
rêve et rêve encore.

Diables camards,
enfants d’Érèbe,
leurs pas, battoirs,
foulent la steppe.
Le grondement
s’éteint, tourment
aveuglément
dessous la glèbe.

Au bourdon
qui somnole
d’abandon,
sans boussole,
quel désir
assouvir ?
— Souvenir
d’Hyperbole.

La nuit
écoute.
On suit
la route.
Le port
s’endort
au bord
du doute.

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