Le blogue de Robert Rapilly

Le Spectre et le Taulier

S'agissait d'inventer une histoire qui raconte la scène, d'après un collage de Rembrandt & Watteau par Philippe Mouchès. Le texte ci-dessous, signé Pierrot Labryl, sera lu par Olivier Salon à la fin d'une soirée François Le Lionnais à l'Auditorium du Louvre vendredi 29 septembre 2017.

 
Voix du Spectre en surplomb ; doyen des patriarches,
le Vieux compte répondre et le nombre de marches.

— Fors la sobriété d’occultes décorums,
  descendons l’escalier et cinq bières, deux rhums.
  Mon habit de lin blanc camoufle un corps succube
  capable d’engloutir le vin par mètre cube.

— Las ! riposte l’Ancien, ma gargote est à sec,
  on n’y boit que de l’eau… mes paroles avec,
  à supposer d’ouïr - supplémentaires jeûnes -
  les heures du Taulier qu’ont rembarré les jeunes.

— Ici souvent il pleut, mais toi tu n’as pas plu ?!

— Je cache un cou trop long sous ce menton poilu.

— Que n’as-tu rehaussé ton col d’une ou deux broches,
  pour essuyer les verres, non plus les reproches ?

— J’ai pris tant de râteaux des brus du monde entier
  qu’un manche advint, fatal, qui brisa mon dentier :
  prétexte à m’adjuger bonus d’affront saumâtre.
  Même la Gouvernante attachée à mon âtre,
  me rhabille de bric et de froc au bazar ;
  ne coud du dé jamais ; bouillira le falzar
  en mélangeant ma soupe à son jus de semelle.

— Non mais dis donc alors, de quoi qu’elle se mêle !

— Il me souvient d’un Ogre à ta place, méchant
  et tout nu descendant un écolier ; du chant
  de sa pétoire ; et du poupon dont la carcasse
  vrilla comme au manège en batave ducasse.
  L’ombre et le détraqué, Dragon et Maquereau
  planent sur cet hôtel. Pour seul jour, mon carreau
  de fenêtre aux confins d’une hélice nocive.

Ce pleurant, le Taulier… recrache sa gencive
- artefact aux râteaux gâté de malfaçon -.
Or, le Spectre figé dans le colimaçon,
sardonique, déjà s’ennuie :
                            — Adieu, l’Épave.

Qu’en déduit l’Édenté ? Opportune épitaphe,
le but résume tout, que couronne un Râteau.
Sans R, doublant les T, il chevrote :
                                      — Watteau !

Pieux voguant

Alternance de vers asphyxiés A1—A2 et oxygénés O1—O2.

Pieux voguant ou noix, siècle, épave, nuage,
cette lune — au fait ange — et tes legs, Hamada :
pieuvre au Grand Trou noircie, éclair parvenu rage.
Certes l’urne offre étrange éther, l’erg Armada.

A1 = O1 phonétiquement et A2 = O2
sauf que les A sont asphyxiés (sans R), les O oxygénés.

On note entre A1 et O1 une inversion de diérèses et synérèses :
"Pi—eux" = 2 syllabes, mais "Pieuvre" = 1 syllabe,
"siècle" = 1 syllabe, mais "-cie—écl-" = 2 syllabes.

Noémie & Léon

Distiques d’alexandrins identiques à l’oreille, sauf que le son R, absent des vers impairs, sature au contraire les vers pairs. Une lecture fluide lissera les voyelles approximatives :
É = È = Ê
E = HEU
O = Ô
IN = UN = AN (v. 5 & 6)

Noémie et Léon — selon Denis Papin —
n’auraient miré les ronces, Londres, ni parpaing
à lamelle où six chats coulent Doge en Tacite.
Alarmez l’ours Richard, couleur d’orge anthracite.

Si ces coups, bancal Max, dialoguent à jeun,
Circé courbant Karl Marx dira l’ogre Trajan.
Ô Sapho, toussas-tu cahin-caha mais leste ?
Or ça frotte ours Arthur, car un caramel reste.

Tout agave le toque et Pâque s’avoue : oeufs,
tourte à graveleux troc, ers par coeur savoureux.
Quoi ! s’en dégante Pise ? En cabas la fatigue,
croissant d’aigre entreprise, ancra balafre à tigre.

Douce lune à cachette et pis meuble, Eio but ;
d'Ourse l’urne a craché tes primeurs, Blériot brut
et haut Musset, papillon bas... Gédéon monte,
Réaumur s’éparpille, ombragé d’air on montre.

Le stuc tua, gentils, Noémie et Léon :
leur structure argentine aurait miré l’héron.

Hara s’aérait

L’ordre des voyelles...

Hara s’aérait d’argon, d’azur ;
entrave en exil, Edo l’exclut
d’impassible infini. Son nimbus,
Shōnagon le voit : oblong forum,
Buddha, Lune, Nuits du nord, du sud...

... aux accents près :

A a  A e  A i  A o  A u
E a  E e  E i  E o  E u
I a  I e  I i  I o  I u
O a  O e  O i  O o  O u
U a  U e  U i  U o  U u

La candidate

Deux quatrains holorimes, situation linguistique lacanienne : on dit simultanément deux choses, distinctes mais soudées.

La candidate et l’eau candeur
après codage osaient clameur.
Lacan te vit ; zone ombragée
s’y taira d’ici plus âgée.

Lacan dit date, éloquent d’heure :
âpre écho d’âge aux éclats meure !
L’Acanthe vise au nombre âgé,
Cythère à disciple usagé.

Poèmes en juillet

Collecte chronologique de la plupart des poèmes (quelques-uns n’ayant pas encore dépassé l’état d’esquisse) que j’aurai composés en juillet, en même temps que se prépare l’imminente Pirouésie 2017. Summertime as the livin is easy... contraintes plutôt douces ; devrait en résulter quelque chose à peu près lisible ?

1) Sonnet à Guillaume Martin, coureur cycliste et philosophe —

Un sonnet c’est quoi ? Devinette
sans équivoque si l’on est
cycliste : on répond que sonnet
c’est le masculin de sonnette.

Alors la leçon dicte : ô chaîne
maïeutique depuis Platon,
tracte-moi hors du peloton
jusqu’au soleil de Diogène !

Car la physique et la philo
se combinent sur un vélo
— abrégé de vélocipède.

Petite reine au firmament,
la sagesse pour principe aide
l’âpre grimpeur finalement.

2) Sonnet brisant les rimes —
Appelons "anaphones" (néologisme d’après "anagrammes" pour les lettres) des syllabes répétant les même phonèmes dans un ordre différent. Rien d'autre que des contrepèteries, le ressort comique en moins. Nicolas Graner ("quadrupet"), Annie Hupé ("médaille") et Gilles Esposito-Farèse ("14-plet")ont déjà exploré brillamment des contraintes proches.

Ne bégaye, aède, ce rêve
précipitamment mis en vers ;
le mot s’enfuit, la rime part
avant que s’accorde ta harpe.

Solennel, n’agite de torche
vêtu d’un marcel et d’un short ;
consacre pudique la chair
à la vareuse en toile rêche.

Vigie au faîte du mât d’orme,
nul ne t’entend : gavés de rhum,
les marins ignorent le croc
imminent... ho ! Moby Dick orque.

Oracle formulé trop tard,
ainsi du sonnet que tu rates.

3) Rimes-mires —
Suite au sonnet ci-dessus, des quatrains qui ne riment pas à proprement parler : strophe 1, des palindromes phonétiques concluent les vers sur une syllabe (rime-mire / fou-ouf) ; strophe 2 sur deux syllabes (chantée-étanche / coda-ad hoc) ; etc. jusqu’à la strophe 4, composée avec l’accent du Nord, où "un tel écho" = "hoquet l’éteint" à l'envers.

Au lieu d’épuiser une rime,
prenons un terme qui la mire
phonétiquement... pari fou ?
Une syllabe y convient, ouf.

Double syllabe soit chantée,
nul risque d’amnésie étanche ;
quand sonne à son rang la coda,
on l’attend s’accomplir ad hoc.

Mais remonter d’un trisyllabe,
n’est-ce aussi long que Bali-Syrte,
notre aller-retour rêvant là
se rappeler tout à l’envers ?

Lors l’aède dit salut grive
et ponctue en virgule acide :
tétrasyllabe un tel écho
n’entend pas qu’un hoquet l’éteint.

4) Contrepétrimes —
Successivement 1 syllabe (mare / rame), 2 syllabes (castor / costard), 3 syllabes (qui ne souille / souquenille).

Dans le reflet de la mare
où ne trouble aucune rame
Narcisse à peau de castor
se flatte du beau costard
Nul mirage qui ne souille
cet éphèbe en souquenille

5) Médor dormait —

Ouah ouah.

Distique au dog
jappant my god !

Il aboie un tercet,
ce clebs qui s’est tressé
des dreadlocks de setter.

L’autant oblong qu’un train-cabot
pour la toilette troqua bain,
brosse et savon contre un bac trop
court encor — tel ce beau quatrain.

- ouah
- dog / god
- tercet / tressé / setter
- train-cabot / troqua bain / un bac trop / beau quatrain

6) Palindrome phonétique —

Mettant zircon le phonème
quitte et n’offre ce comique.
Qui moque sœur phonétique
mène au feu long chrysanthème.

7) Anaphones encore —
Quelques quatrains expérimentaux, inconsistants quant au sujet : une vague chanson à boire. Mais le champ lexicalcoolique est très fourni, commode pour faire des tests. La question en jeu, pourrait-on remplacer la rime par un autre dispositif sensible à l’oreille ? Au point d’envisager tout un corpus selon pareille tradition exotique ?

Qui picole mais jure
onques n’être murgé
ne sombre par ivresse
de s’avoir trop servi.

La formule n’opère
pas dans l’eau sans Pernod,
attends-toi bien qu’à rire
sous l’effet du Ricard.

Bicarbonate au poivre ?
N’y touche point poivrot !
Gueule de bois, n’y pare
rien mieux qu’un bon pinard.

Ç’a bibus d’un beat sobre,
la cadence au bistrot ;
fissa plonge à la cave,
remonte un vieux calva.

Loin de vider la dive,
etc. ad lib.
(...)

8) La même chose en plus sérieux —
Sainte est un poème de Mallarmé, dont les rimes sont ici remplacées par des anaphones bisyllabiques = fragments de contrepèteries sans effet comique : -cendie -dissant / dormant mandore / Chaldée d’éclat / -lipo polie / -sse en Troie -tensoir / etc.

À la fenêtre l’incendie
de santal — croisée et dormant,
sa viole resplendissant
jadis avec flûte ou mandore,

est la sainte pâle Chaldée
dans le livre vieux Oulipo,
magnificat qui bruit d’éclat
jadis selon vêpre polie ;

tel vitrage frémisse en Troie
que frôle une harpe — qu’a-t-il
formé depuis son ostensoir
pour la phalange délicate

d’un doigt dont la corde l’entasse
au fond du livre — elle, cent lys
sur la lutherie en santal,
musicienne du silence.

9) Récréation —
Evere est une des nombreuses communes belges (ou françaises en région flamande) dont le nom néerlandophone est monovocalique en E : Gent, Wevelgem, Herzeele, Lezennes, Hellemmes etc. Mais Evere compte une singularité supplémentaire : E étant la cinquième lettre de l’alphabet, les 5 lettres Evere ont une gématrie = 55. Diable ! direz-vous. Oui, c’est bien le Malin qui m’a soufflé l’Evere-Tercet monorime diabolique en -ic de 66 lettres et gématrie 666, le tout sous forme d’un palindrome infernal. Je vous laisse à en démonter l’exégèse :

Cil ce diagnostic
conservé scia le rêve Evere laïc
Sèvres n’occit son gai déclic

10) Pantoum d’anaphones dissyllabiques —

Rayon au terme d’odyssée
le calcul défie un tunnel
perce du limon indécis
sondant le fût d’une lunette

Le calcul défie un tunnel
focale nuit pourquoi ces verres
sondant le fût d’une lunette
dans l’inconnue à traverser

Focale nuit pourquoi ces verres
on oscille entre sombre et net
dans l’inconnue à traverser
soupape obstinée aux ténèbres

On oscille entre sombre et net
on a raison ou bien on faute
soupape obstinée aux ténèbres
advienne d’un nouveau photon

On a raison ou bien on faute
par flux et reflux lumineux
advienne d’un nouveau photon
issue à l’opaque ennemie

Par flux et reflux lumineux
le vérin d’effort vainqueur loue
issue à l’opaque ennemie
enfin promesse de couleur

Le vérin d’effort vainqueur loue
tant l’imminence d’un éclair
enfin promesse de couleur
qu’artifice vrai de l’équerre

Tant l’imminence d’un éclair
rayon au terme d’odyssée
qu’artifice vrai de l’équerre
perce du limon indécis

11) Récréation bis —
Allez hop, un p’tit palindrome gratuit = qui ne vaut pas grand chose. Ça na pas de sens ? Mais si mais si, il y a cinq sens : par ordre d’apparition l’odorat, le toucher, le goût, la vue, l’ouïe.

Zen livarot sentir l’index à mistigris.
Sec nage le sellier Odéon salivé,
sa sujette d’œil pers replie Odette Jus.
A sévi l’as Noé d’oreilles élégances :
Sir Git’s I’m axed nil ! rit Nestor à vil nez.

12) Sélénet d’anaphonorimes —

Un geste et l’on magne
vive à Cro-Magnon
la geste loquace
que dira Lascaux

Rouge l’hématite
du graffiti mat
et noir le carbone
qu’innove un bon arc

D’un souffle on colore
le cerf et l’auroch
une vache allaite
l’heur pariétal

Dix-sept millénaires
que d’us moderne et
d’études rupestres
s’instruit l’abstrait pur

13) Gématrie du haïku —

combien le haïku
ça fera cinq sept et cinq
y pesant ses lettres

14) "Rêver" est un palindrome (salut au champion du sommeil hypnotique) —

Son sédatif fusa
ça suffit à Desnos

15) Anaphones dissyllabiques d’après Verlaine —

Des sanglots longs
écoulons l’eau
de l’automne
quand virelangue
noie en langueur
son tonneau

Point suffocants
qu’un décan faux
sonne l’heure
nous revient sang
des jours anciens
grandeur Leu

Qui grave émaux
au vent mauvais
s’endort mieux
deçà delà
s’il souffla deux
feuilles mortes

16) Longtemps je me sommes... —
Certaines circonstances littéraires devraient autoriser à conjuguer hors les règles habituelles, voire _imposer_ des entorses au vieux Bescherelle. Dès lors qu’il s’agit de "tabac" dans une phrase tout verbe ou auxiliaire "être" se fige à la première personne du pluriel du passé simple "fûmes". Le verbe "écosser" restera "écosse" s’il est question non loin de "whisky" ou d’Édimbourg, etc.
Proposition qui a sacrément inspiré Gef, lequel cite aussi les brillantes trouvailles de Nicolas Graner.

Longtemps je me _sommes_ couché de bonne heure.
(Proust, Du côté de chez Swann)

Çà, voyons, je _fût_ ivre !
(Rostand - Cyrano, Acte III scène 13)

(…) poupon rose que _sentons_ l’âne de la crèche (…)
(Adam - L’enfant d’Austerlitz, p. 41)

Je ne _pigeons_ pas les voyageurs.
(Lévi-Strauss - Tristes tropiques, incipit)

Il me semble que je _suez_ l’or.
(Lettre de Ferdinand de Lesseps au baron de Reinach)

Selon ce que tu _cochons_, je _verrat_ tes aptitudes.
(QCM filière porcine)

Nous _court_ en short.
(Équipe minime de 4 x 100 m)

Durant le service on ne _busse_ que de l’eau.
(Règlement intérieur RATP)

Quatre à cinq cents femmes _fûmes_ occupées à rouler les cigares dans la manufacture.
(Mérimée - Carmen, ch. 3)

À fin de bon whisky, nous _écosse_ le malt.
(Dicton d’Édimbourg)

Je n’en _pusse_ plus de la guerre, il me vient des fourmis.
(Vian - Les fourmis, ch. 14)

17) Flou polysémique —
La polysémie est un puissant moteur poétique. Déplaçons-la voir vers une zone floue, quelque part entre le calembour et l’homophonie. Par exemple ci-dessous, "j’eus dans la limonade" sous-entend "jus dans la limonade". Le même procédé est présent dans chaque hémistiche. Cela reste à tester dans un contexte non burlesque.

Roland Garros rackette, il nous tapa sans balles,
voyageurs qui pigeons et n’oignons la salade.
Sommes-nous endormis ? J’eus dans la limonade
pureté qui descend : elle fore les Halles.
(...)

18) Soient niais ces mots ! —
Non burlesque ? Ça se gâte au contraire : un jeu de mots vaseux par hémistiche. Sonnet approximatif (rimes du second quatrain sans consonne d’appui).

Ô père, ô maléfice, ô java d’estafettes,
fausset ce cri muait ! L’averse n’a pas plu,
la douche quel impair : castrat juste eût fallu
qui s’ennuie au soleil du malheur que vous faites.

Délice d’avaler l’arôme de Carthage,
gros délire tremens, on vit la Médicis
descendre à Monterey dont le rhum de grand prix
reste calme et sagace, équilibré passage.

Fûmes-nous à Carmen ? J’oins un cigarillo
et me — caduc — déguise en Robin de mayo.
Abracadabra vaut du Cobra la mort sûre.

Vivante mortadelle, elle danse aussi son
jazz coulé par des vis sans qu’au bras la morsure
d’attifé show venu revendiquât le son.

Onomastique & palindrome

Un court-circuit historique, onomastique et palindrome vient de se produire entre le dieu sumérien Utu et François Rebsamen l'actuel maire de Dijon.
Le premier, dieu-soleil et augure à Babylone, dénonçait en pleine lumière les turpitudes humaines (1) ; le second, fidèle à l'oracle, s'est entretenu cette semaine de probité politique avec le Garde des Sceaux (2) :

Utu, le Dieu-Soleil en Mésopotamie,
est garant de justice. Il relègue, bannie,
la nuit de turpitude où l’âme se corrompt.
Depuis quatre mille ans, se mirait à son front
le chatoiement d’un foie apprêté de moutarde.
Ce matin décrypté, l’haruspice nous tarde !
Phylactère traduit — doré de badigeon —
d’un bas-relief pieux : « L’Échevin de Dijon
ne mentira jamais ; pour preuve le bonhomme
répète ma leçon en code palindrome. »
=> En Rebsamen Utu tu ne m’as berné. <=
                        

(British Museum)




(1) Utu le sumérien s'appelait Shamash en akkadien, encore šmš (sic) dans l'alphabet araméen qui zappe les voyelles dès l'Antiquité : mdr ! Ci-dessous réécriture rimée, d'après traduction par M.-J. Seux du "Grand Hymne à Shamash" :

(...)
De qui trame un méfait tu rogneras l’ergot ;
du marchand intrigant saisiras le magot.
Tu claquemureras l’édile corruptible,
prévarication vaudra d’être la cible
que pointent tes rayons d’un juste châtiment.
Mais qui secourt le faible, indubitablement
se concilie Utu, valorise sa vie.
Qu’un probe magistrat, lors qu’il te sanctifie,
sauvegarde tes lois
et loge auprès des rois !
(...)

(2) Nos sceaux anti-piston n'ont rien de neuf : en Mésopotamie déjà des sceaux-cylindres servaient à circonscrire les prérogatives des dieux et du pouvoir. On les appliquait sur une surface d'argile fraîche, à la mode d'un rouleau à pâtisserie. Une fois séchées, les galettes-gazettes étaient diffusées : au sommaire édification du peuple, mais aussi mise en garde des élites. Le petit (3,3 cm) sceau-cylindre d'Utu-Shamash alias šmš est conservé au Louvre ; on y voit le dieu rayonnant pourfendre les ténèbres avec un stylet.

              

Maçon certes Ur

Un pantoum en trompe-l’œil, qui ne répète pas des vers mais des isogrammes. Il y a aussi une boucle : les vers 2 & 4 de la dernière strophe se retrouvent en positions 1 & 3 dans la première.

Où tarifé mur
ravi, bref à brique,
m’a concerté, sûr
sas onomastique ?

Ra vibre, fabrique
du rabougri son,
sa sono mastique
là-bas semaison.

Dû rab ou grison,
à qui l’Inca libre ?
La basse maison
à ton bus ou livre.

Aquilin calibre
ou tari fémur,
a-t-on bu soûl, ivre !
Maçon certes, Ur.

Amer ciboire

.

À merci boire ! avis de sirène détruite.
Long le tabou, cantique amer, ciboire à vis...
où soupeser faufils ? L’onglet à bouc antique ?
Désiré né de truite ou soupe-serf au Fils ?

Répartition des hémistiches :
A - D’
B - A’
C - B’
D - C’
où, sauf les accents, A & A’ ont la même orthographe, mais aucun mot commun superposé.
Idem de B & B’, C & C’, D & D’. .



Variante 1 :

L’âme ciboire, avis de vin tonsuré toc,
au vantail du resto clame-ci boire à vis.
J’observe pi, faufil sauvant ail, dur estoc...
devint-on suret oc ? Job serve pif au fils !

Ci-dessus, vers 2 et 3, la césure décalée entre "hémistiches" gomme exprès les rimes internes. De même la prononciation distincte de "avis" et "à vis".
Seule la proximité "estoc" avec "oc" déroge à la prosodie classique. Il y a des solutions :
"aura broc" = "au rab roc",
"-don croc" = "donc roc",
"resto c-" = "-r estoc" (cf. distique ci-dessous). .



Variante 2 :

Le souci : boire avis, céleri pour estoc,
celé ripou resto, clés ou ciboire à vis...

.



Variante 3 :

Cep à Ra dis-je suite ? Oc revit, alité,
ogre en fer. Ô cité, ce paradis jésuite,
désir en eau détruite, ô green férocité,
ocre vitalité de sirène, Aude, truite...

Strophe isocèle.
Premier vers, "revit" = verbe revoir.
Vers 4, l’Aude : rivière au pays de Jacques Roubaud. .



Variante 4 :

Caméra clap ou belle on usurpa radis.
Ose ; il le cèle ris ça me racla poubelle,
mou rutabaga telle oseille-céleris...
ONU sur paradis mourut à Bagatelle.

.



Contrainte voisine :

Parle ton duc, Alice :
broc-olifant astique
mat outillage, nouille...

Par le tondu calice !
Brocoli fantastique,
matou Till agenouille.

Les vers 1-4, 2-5 et 3-6 ne sont point vraiment holorimes, mais d'orthographes identiques sauf les accents.

Pareilles contorsions peuvent sembler gratuites ? J'y vois l'insensée conformation de nos mots produire plein d'images à potentiel colossal, poétique ou narratif ; cf. Raymond Roussel...

Soties lucides & contrepétitres

Quatrains en vrac plus ou moins inspirés des Nouvelles Sollicitudes de Jacques Roubaud et Olivier Salon. La morale (douteuse) en est, au choix, un calembour, une contrepèterie, une homophonie approximative. Solution en cliquant sur les lettres bleues du quatrième vers.

D’un luth Hirohito
interroge la tierce :
sans fondamentale est-ce
jouable : mi qu’a do ?
L’aviateur se crashe.
Irréversible panne,
la moitié de son crâne
lui manque : qu’a mi-case ?
Pauvre coquille
des passereaux,
qu’y cache Achille,
qu’a mis l’héros ?
Le barde nous étonne,
samba dans un maillot
et masque de licorne...
Qu’a narval de griot ?
Deux fois dix puissance vingt-six
kilogrammes près variera
le soleil noir – coup d’œil précis
liseré de masse qu’a Ra.
Juste rond calibré,
quel rayon, Cardin, au
béret feutre, Queneau
dessous : Pierre qu’a Ray ?
Paco prédit la foudre :
ce marchand de chandails,
au relais sent la poudre.
Qu’a Rabanne en ces rails ?
Un prince au désert se change en
dune, si l’on en croit la fable
qu’un forçat nommé Jean Valjean
intitula L’émir est sable.
Jean-Sol Partre à fins théâtrales
contraste des anti-héros
et d’autres aux fiers pectoraux.
Il met en scène les seins mâles.
Confrère d’un autre copiste,
prends-y garde qu’à l’improviste
ne tache ton papier vergé.
Alors, buvard épais couché.

PS – Ci-dessus l'alternance de rimes n'est pas systématique ; ci-dessous deux quatrains à rimes mixtes : serve/cerf, -dich/biche, Poe/-baud, Cid/-cide.

Music-hall qu’on y serve
du whisky Glenfiddich !
Ivre et nubile, biche
enjoint : qu’a fécond cerf ?
Non pas Baudelaire ni Poe ?
Inédits, Salon et Roubaud
trouvent sagace rime à Cid :
la nouvelle sitôt lucide.

Rimes masquées

D'après une blague de Maurice Chamontin.

Changer contre un thorax la courbe d’un képi
et rimer ? L’embarras troqua torse sans aise.
Un palais non plus beau, demi-rond décrépi
où l’on ne s'asseyait : Trocadéro sans chaise.

Le nombre ∏ est souvent arrondi à 3,1416 = phonétiquement "trois quatorze cent seize".
Homophonies approximatives ci-dessus : "troqua torse sans aise" & "Trocadéro sans chaise".
Vérifier si – c'est plus que probable – l'idée de rime masquée a été inventée ailleurs.

PS – Sur une contrainte voisine, j'avais oublié ce sonnet de 2008, El Ricardo III.
PPS – Réponse de Nicolas Graner relative à e, le nombre d'Euler = 2,718...

Il y eut Valéry puis Brassens : gloire à eux !
Le moindre rimailleur de Sète s'en dit suite.

PPPS – À lire encore, El Numerado, sonnet de Gilles Esposito-Farèse.

Katrainbours d'histoire-géo

.

Masaï a chargé le baudet
bât de livres qu’il décode et
sur la montagne où se cultive
ravalera toute invective

Qui lit mange haro
De standard jamais n’en fut qu’un
zéro dix-huit delà du mètre
Nabuchodonosor à naître
parut poupon américain

Baby l’aune
Because it’s there – le pari
intime à George Malory
nonobstant de neige froidure
et même mort le rêve dure

Les vœux restent

Post-scriptum, 3 katrainbours ferroviaires :

Dans un compartiment débile
du rapide Paris-Granville
ce voyageur qui joue aux dés
se flatte les avoir bordés

L’hagard ceint l’hasard
Dément parmi les ahuris
en partance depuis Paris
sur le ballast il débarrasse
les bagages du train d’Alsace

L’hagard déleste
Le passager enclin au spleen
se désole quand il décline
Bordeaux Limoges et Toulouse
triste inventaire fichu blues

L’hagard d’austère liste

L'hélichrysum de Harry Mathews

À supposer qu’on me demande un trait de caractère peu commun de Harry Mathews, j’objecterais que la question est trop ouverte, tant – examinant son regard, sa démarche, son français parfait et totalement américain, ses silences où bouillonnait quoi ? un alambic réfléchissant – l’homme n’avait rien, non rien de rien qui fût commun : resserrons donc le critère, qu’on me demande un trait de caractère carrément insoupçonnable de Harry Mathews... je répondrais alors quelque chose de première main, sa passion de l’hélichrysum, fleur dont il s’est longuement entretenu avec Christiane Vernay dans notre jardin à Lille le soir du 2 juin 2012, au point de ressortir un moment de la maison pour examiner un premier massif, côté rue celui-là, puis de rentrer s’asseoir auprès de l’hélichrysum principal, proximité complice, peinarde aurait-on pu croire jusqu’à ce qu’un cri collectif n’interrompe la fête « Harry s’est brisé le cou ! Harry s’est fracassé le dos ! » à quoi l’intéressé, quasi au sol mais en sustentation de quelques centimètres, enveloppé des branches bienveillantes de l’hélichrysum, finit par répondre non pas du tout, je vais très bien, aidez-moi simplement à me relever, un verre de blanc et hop que nos douces agapes reprennent dans la nuit – nuit depuis laquelle le bouquet presque arborescent conserva visible l’empreinte du dos indemne de Harry ; à propos, connaissiez-vous l’autre nom de l’hélichrysum : immortelle dit-on.

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Pantoum d'Abipone Lules

Pantoum (ou pantoun) d'Abipone Lules –

Lules franchit l’empirique sentier
Sur l’arbrisseau médicinal on plane
Rappel au temps où n’en coûtait d’aimer
Or la pilule est suave pétale

Sur l’arbrisseau médicinal on plane
Rien qu’une image offre y voir le sorbet
Or la pilule est suave pétale
À seule fin d’afficher beau sang-froid

Rien qu’une image offre y voir le sorbet
Frapper d’un mot les livres et le monde
À seule fin d’afficher beau sang-froid
Alors montré dans La Dernière Mode

Frapper d’un mot les livres et le monde
Rythme d’accord l’âme au chemin de fer
Alors montré dans La Dernière Mode
Nomade reps en son galbe d’honneur

Rythme d’accord l’âme au chemin de fer
Panne du train pour ballast une liane
Nomade reps en son galbe d’honneur
Calme les maux par suc de ce feuillage

Panne du train pour ballast une liane
Lules franchit l’onirique sentier
Calme les maux par suc de ce feuillage
Rappel au sol où n’en coûtait d’aimer

         

De même enfin toujours change le pacte
          L’éternité se drape sociable

Contrepantourime

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Leur silence d’alevin
ne souffle aux cinémas que stupeur œil de pieuvre
et garde la couleur s’il en céda le vin
soustrait d’encre hier la preuve.

Masques-tu peur œil de pieuvre
quand vertical filon ce métal a fondu
cependant tu l’absous trait d’encre hier la preuve
par le maigre résidu.

L’once métal a fondu
retour en minerai d’un crépuscule d’ocre
à l’horizon d’espar le maigre résidu
mer ni vague médiocre.

Rai d’un crépuscule d’ocre
la nuit efface l’or son journal n’est bavard
sauf d’abîmé steamer ni vague médiocre
raz en sursis du hasard.

Or son journal n’est bavard
fors un grand fait divers laquelle ressemblance
suspendue ondoiera zen sursis du hasard
dé qu’un dithyrambe lance.

Vers laquelle ressemblance
la livide couleur silence d’alevin
subterfuge codé qu’un dithyrambe lance
leur sil en céda le vin.

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Nicolas Graner est l’auteur d’une précédente hybridation pantoum et contrerime, laquelle révélait une ingénieuse trouvaille : il a repris les premiers hémistiches vers 2 et 4 d’une strophe N pour en faire les vers 1 et 3 de la strophe N + 1. Voilà comment adopter un schéma de rimes embrassées en pantoum sans se cantonner aux -ige & -oir de Baudelaire dans Harmonie du soir.

L’esquisse ci-dessus – premier jet qui risque révision à tout moment – n’innove pas quant au schéma de rimes, puisqu’elles sont croisées à la mode de Leconte de Lisle. La nouveauté réside ailleurs : pour accentuer le vertige rythmique inhérent à la contrerime, les vers 1 et 4 sont impairs = 7 syllabes, d’où un jeu d’homographies autour de la césure des alexandrins. Exemple :

retour en minerai / d’un crépuscule d’ocre = 12
              rai   d’un crépuscule d’ocre =  7

La règle en pantoum occidental veut que le dernier vers du poème répète le premier. Elle est ici doublée d’un enchaînement possible "da capo".

Post-scriptum – Nouvelle contrepantourime à rimes embrassées, en 8/12 celle-là, et selon le premier principe de Roubaud. Le dédicataire en serait Leconte de Lisle, visionnaire, précurseur de la contrerime et du pantoum en français.

Accommodons distinct standard,
la forme fixe du pantoum depuis Banville
avec la contrerime, un style
qu’ourdit Paul-Jean Toulet ; misaine, vigie, art.

La forme fixe du pantoum :
cet entrecroisement rimé d’un double thème.
Qu’ourdit Paul-Jean Toulet ? Misaine
de l’isle que le mètre y compte au gré du zoom.

Cet entrecroisement rimé
de sons et de sujets séduit autant Leconte
de Lisle que le mètre y compte
des syllabes en moins pour prime, soulte, acmé...

De sons et de sujets séduit,
qu’on embrasse à la fois pantoum et contrerime,
des syllabes en moins pour prime ;
accommodons jumeaux le douze avec le huit.

Vrac

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