« Gématrie », substantif féminin de même étymologie que « géométrie », signifie « arpentage ». La gématrie ne s’occupe pas de mesurer la superficie d’un terrain, mais de sonder la profondeur d’un texte. Protocole tout simple en deux temps : additionner la valeur numérique des lettres ; puis interpréter s’il y a lieu : a = 1, b = 2, c =3, (...), y = 25, z = 26. Réputée pseudoscience, la gématrie se veut outil d’exégèse. À distance salutaire de la superstition, les esprits cartésiens s’y pourront intéresser, s’en amuser, y jouer, la déjouer. Surtout les oulipiens, friands d’articuler mathématique et littérature. Usons voir du gématron, automate en ligne imaginé et conçu par deux phénoménaux phénomènes de la littérature potentielle en mouvement : Rémi Schulz et Gilles Esposito-Farèse.

Et pourquoi pas, d'abord, réviser gématriquement nos classiques, hé hé...

Ce siècle avait deux ans, Rome remplaçait Sparte,
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte...

Même cancre au lycée, on se souvient vaguement de l’entame des Feuilles d’Automne : 1802 quand naquit Victor Hugo. Mais souvent on ignore que ces premiers vers étaient précédés d’une sorte d’épigraphe, un quatrain biffé in extremis avant de partir chez l’imprimeur :

Sans doute il vous souvient de ce guerrier suprême
Qui, comme un ancien dieu, se transforma lui-même,
D’Annibal en Cromwell, de Cromwell en César.
- C’était quand il couvait son troisième avatar.

Hugo rature très peu les manuscrits, une fois recopiés au propre. Veut-il ici atteindre un effet plus net, se prouver capable de sobriété ? Ou bien, depuis qu’il a cessé d’admirer Napoléon, choisit-il d’estomper sa filiation implicite avec la grandeur impériale ? Quoi qu’il en soit, exit les quatre alexandrins, relégués parmi les notes et commentaires d’éditions érudites. Extrayons-les de l’oubli pour en mesurer la gématrie... Eh bien, ce texte qui dit en substance « 1802 : voici l’année où je vais naître » totalise précisément 1802 au gématron.

Exprès ? Hugo ne craint rien de gigantesque, non plus les additions. Il écrit par exemple, à son épouse, compter les marches en gravissant les tours des cathédrales belges. Rien d’invraisemblable qu’à la mode scolastique, où le pilier gothique démultiplié « raconte » la superstructure flamboyante, il ait surchargé son texte de signes. Car à satiété, on s’y régale de :
. lipogramme malicieux : Hugo pas encore apparu au monde, manque le H d’Annibal ;
. troisième et quatrième vers équilibrés en deux fois 8 mots ;
. deux premiers vers truffés d’arithmétique (observation de Rémi Schulz) : 9 mots chacun, 9 x 9 lettres, gématrie = 999.

« Épigraphe » combine ici double acception : « citation qui indique l’esprit de l’ouvrage » et « date gravée en façade du monument ». Risquons une explication inédite au repentir de Victor Hugo quand il biffe son quatrain : « Mon œuvre est suffisamment vaste, pense-t-il, inutile d'y accoler l'infinitude de la littérature potentielle » ? Il dispense donc provisoirement la littérature du premier principe de Roubaud, composer un texte contraint en parlant de cette contrainte : 1802 comme mesure et comme sujet de la strophe.