Le blogue de Robert Rapilly

Préfère l'Impair

1884, premier quatrain de l’Art poétique de Verlaine :

De la musique avant toute chose,
et pour cela préfère l’Impair
plus vague et plus soluble dans l’air,
sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

En Bretagne, un chant de matelots fait écho à l'invitation du poète ; nez aux embruns, les pêcheurs de sardines entonnent un refrain qui renforce la logique impaire prônée par Verlaine. Il s'agit d'un tercet de vers pentasyllabiques en 3 mots totalisant chacun 1, 3, 5, 7 ou 9 lettres. A priori le comble de l'impair :

Blair à détremper ?
Aux impairs, Quimper
préfère l’imper !

Ce chant breton comporte une rime normande (pour l'œil) entre "détremper" & "Quimper".

Revenons aux 9 syllabes que prescrit Verlaine et calibrons à notre tour des vers ultra impairs = 5 mots de 1, 3, 5, 7 ou 11 lettres...

Musique impaire avant toute chose :
une vague soluble préfère
que s’aille taire littérature.

Pour mémoire, les 9 strophes de Verlaine se concluaient en : Et tout le reste est littérature.

On poussera enfin l'imparité à la limite :
- 1 poème en 3 vers de 5 mots comptant chacun 1, 3, 5, 7, 9 lettres,
- lesquelles lettres seront de rang impair dans l’alphabet A, C, E, G, I, K, M, O, Q, S, U, W, Y
- et n'apparaîtront que 1 ou 3 fois dans un même mot.

Kiosque-Music, gémis mes émois
à ces acmés ! Image esquissée :
séquoia mou, cymaise aiguë, eau...

Plouf... une sardine !

              

Protéonet

Nommons protéonet (d'après Protée et son pouvoir de métamorphose) un poème que l'on peut assimiler à des formes fixes différentes. Exemple en jouant de la typographie :

  

On lira d'abord un hermétique quatrain de décasyllabes taratantara...

Du fin fond secret de son Mercure, œuvre
aux enfers un son : calme sommeil-watt...
Elle écoute une onde, hôte d’obscure heure
rêvant embraser noir ce soleil froid.

... mais aussi, en quinconce, un sélénet :

Du fond de Mercure
Aux fers son sommeil
Elle une hôte obscure
Rêvant noir soleil

Fin secret son œuvre
En un calme watt
Écoute onde d’heure
Embraser ce froid



Le phénomène inscrit un même texte dans deux formes fixes distinctes, voire davantage. On pourra convoquer ad libitum d’autres moyens que purement prosodiques — ci-dessus la typographie, mais encore des dispositifs phonétiques, optiques, mécaniques, etc.

Des précédents sur ce blogue, pantounnet, pantrine et 4 billets sur le sonnérailleur. Lire aussi les poésies protéiformes de Gef.




En se limitant à la prosodie, le sélénet suivant...

L’aveugle traverse
Mais à mi-chemin
Il ressent l’angoisse
Des pneus Michelin

Fantasmagorique
Son cœur voit plus loin
Par-delà panique
Et lui pour témoin

... est une petite boîte :

L’aveugle traverse mais
à mi-chemin il ressent
l’angoisse des pneus Michelin
	fantasmagorique
son cœur voit plus loin par-delà
panique et lui pour témoin



Ce haïku...

Nymphéas et d’eau
Monet fait au sonnet lit
d’où jaillit l’haïku

... donne un sonnet de monosyllabes après le titre :

Nymphéas —

Et
d’eau
Mo-
-net

fait
au
so-
-nnet

lit
d’où
jail-

-lit
l’haï-
-ku



Un gestomètre...

Croire Protée comme Poséidon
Vivre lisible telle la pépite
Prendre ta sage sérénité déchaînerait assurément
Coudre la fée Mélusine étrange

... devient une petite morale élémentaire portative par traduction en contrepèterie :

poire crottée / pomme causée
           on-dit
livre visible / pelle lattée
            type

       tendre  passage
       c’est n’hériter
       de chair  aînée
       et   sûr  amant

foudre calée / mulets inertes
           ange



Tétraprotéonet :

1) À supposer :

À supposer  naître jà  protéonet, désormais
peut-être changer de bonnet caméléonesque :
donner au dico sans tricher  — mais presque
en rime — l’écho.

2) Gestomètre :

À supposer
naître jà protéonet désormais
peut-être changer de bonnet caméléonesque
donner au dico
sans tricher ! mais presque en rime l’écho

3) Petite boîte :

À supposer naître jà
protéonet désormais
peut-être changer de bonnet
— caméléonesque —
donner au dico sans tricher
mais presque en rime l’écho

4) Sélénet :

À supposer naître
Jà protéonet
Désormais peut-être
Changer de bonnet
Caméléonesque
Donner au dico
Sans tricher mais presque
En rime l’écho



Protéonet sonnet & pantoum —

1) Sonnet :

Qui se découvre bon, homme égal au pertuis,
Ad hoc devrait passer toute gomme où son doute
Arque et boute Oc égal au pertuis ad hoc huis,
Sur le sac hurlant gamme où son doute arque et boute.

Oc ibère Roland se damne huis sur le sac,
Hurlant gamme ô Sirène ! Ivre onde ou lac ibère,
Roland se damne sous Roncevaux, souffle ubac.
Ô Sirène ivre onde où la cave c’en libère !

Lune sous Roncevaux, souffle, ubac illustré...
D’un carré, rune avec, en libère l’une : ange
À la frange et de stuc illustré d’un carré,
Rune acmé l’ombre en volapük, ange à la frange.

Et de stuc un onyx honore au charme acmé,
L’ombre en volapük pleure, aida-t-on Mallarmé ?

2) Pantoum :

Qui se découvre bonhomme
Égal au pertuis ad hoc
Devrait passer toute gomme
Où son doute arque et boute Oc

Égal au pertuis ad hoc
Huis sur le sac hurlant gamme
Où son doute arque et boute Oc
Ibère Roland se damne

Huis sur le sac hurlant gamme
Ô Sirène ivre onde ou lac
Ibère Roland se damne
Sous Roncevaux souffle ubac

Ô Sirène ivre onde ou lac
Ave c’en libère Lune
Sous Roncevaux souffle ubac
Illustré d’un carré rune

Ave c’en libère l’une
Ange à la frange et de stuc
Illustré d’un carré rune
Acmé l’ombre en volapük

Ange à la frange et de stuc
Un onyx honore au charme
Acmé l’ombre en volapük
Pleure Aïda ton mal — larme

Aïe ! arrivé au dernier vers, je n'avais pas calculé qu'il faudrait faire du même mot final une rime masculine (sonnet) et féminine (pantoum). C'est Mallarmé qui m'a sauvé du sépulcral naufrage.

À suivre là.

Albarétros

Jeu : réciter L’Albatros de Baudelaire en lisant ce poème à l’envers.

Sa marche est sans espoir, car immense, son aile
sous la bronca l’amarre au sol du non-retour.
D’archer dont il se rit, du grain qu’il ensorcelle
et du ciel souverain parut-il troubadour.

Il volait, cet infirme à présent grabataire,
un brûle-gueule au bec afin de l’outrager ;
laid comique combien ! Autant que beau naguère,
veule et gauche dès lors, ce velet voyageur.

À son côté ne tient, qui traînerait pour rame,
qu’albe aviron géant piteusement pataud.
Honteux et maladroit, d’azur, le vénérable
sur les lames du pont fut jeté de sitôt.

L’amertume est un gouffre, y glisse la voilure
des exodes communs, l’indolence suivant
en mer l’oiseau majeur : l’albatros, ô capture
dont l’équipage humain s’amuse si souvent !

Vous pourrez aussi lire à rebours El Desdichado, en cliquant ici.

Vœux 2019

.

En 2002, le Fonds Gilbert Farelly s’était porté acquéreur
chez Sotheby’s d’un manuscrit inédit de Nostradamus. Bien
content des lumières oulipiennes dont Zazie Mode d'Emploi
a éclairé les Centuries, la team Farelly nous remercie en
envoyant primeur de morceaux choisis, à paraître en 2019.

Une préalable exégèse allègera notre compréhension de ces
quatrains du XVIe siècle... et d’actualité imminente. Car
Nostradamus s’y focalise de façon obsessionnelle sur l’an
2019 — répété 4 fois comme premier vers. On appréciera au
passage l’insigne clairvoyance du Devin plusieurs siècles
avant l’invention de l’informatique, qu’il nomme « Langue
Electre ». Mais, sous sa plume, c’est d’abord le « Quarré
Symmetrans » du second quatrain qui capta l’attention des
experts : s’agirait-il point de diagonnet ? Pour en avoir
le cœur net, nos amis bruxellois ont "distillé" en langue
moderne les strophes originales. Tel travail fut soumis à
un robot prototype inspiré de Pascal & Babbage : non pour
traduire fidèlement, mais plutôt débusquer le sens caché.
Coup d’œil là https://www.youtube.com/watch?v=be1EM3gQkAY

Par incroyable ci-dessous, vous lirez 1) les quatrains de 
Nostradamus 2) leurs traductions mécaniques 3) lesquelles
traductions sont... des diagonnets dictés voici 5 siècles 
par un Mage qui pilote à distance nos modernes machines !

Quant à clarifier ce que nous réserve l’an 19, l’Académie
Farelly s’emploie sans retard à décrypter ces diagonnets.
Un semestre devrait y suffire ; ou deux. Bonne année ! R_

PREMIER QUATRAIN
1 —
Double milliesme et disme et nuefme d’ans
Angle & François neveux de Langue Electre
Jour d’huy pari décliche intelligens
D’unique chyffre ont zénithale lettre

2 —
Deux mille dix-neuf
Milord Babbage oncle Babel
pour indice à jour Pascal
Ne font qu’un calcul

3 —

DEUX	MIL	LE	DIX	NEUF

MIL	ORD	BABB	AGE	ONC

LE	BAB	EL P	OUR	IN

DICE	À J	OUR	PAS	CAL

NE F	ONT QU	UN	CAL	CUL

DEUXIÈME QUATRAIN
1 —
Double milliesme et disme et nuefme d’ans
Dame Laydique istra lacticineuse
Fera retraire un quarré symmetrans
Sans mors distracte onc moette envoleuse

2 —
Deux mille dix-neuf
Milady trairait le diagonnet
Distrait goéland ne freine élancé

3 —

DEUX	MIL	LE	DIX	NEUF

MIL	A	DY	TRAI	RAIT

LE	DI	A	GO	NNET

DIS	TRAIT	GO	É	LAND

NE F	REI	NE É	LAN	CÉ

TROISIÈME QUATRAIN
1 —
Double milliesme et disme et nuefme d’ans
L’ost Paradis où sentine requeste
Quand bruit de cymbre & cassés sonnaillans
Gent Britannique y fatigare appreste

2 —
Deux mille dix-neuf
Milton raisonna le rébus senti
Dissonant dégât ne fatigua-t-il ?

3 —

DEUX	MIL	LE	DIX	NEUF

MIL	TON	RAIS	ONN	A

LE	RÉ	BUS S	EN	TI

DIS	SON	ANT	DÉ	GÂT

NE F	A	TI	GUA	T—IL

QUATRIÈME QUATRAIN
1 —
Double milliesme et disme et nuefme d’ans
Main militaire en reconqueste outrée
Emprès quatre oills alors sera fondans
Ne danseront poissons sus la contrée

2 —
Deux mille dix-neuf
Militaire outré
Le terrain parti
Dissous par quatre yeux
Ne frétille pas

3 —

DEUX	MIL	LE	DIX	NEUF

MIL	I	TAIRE	OUT	RÉ

LE	TER	RAIN	PAR	TI

DISS	OUT	PAR	QUATRE	YEUX

NE F	RÉ	TI	LLE	PAS



          

Post-scriptum — Force au mécanicien-graveur des siècles !

NOS	TRA	DA	MUS

TRA	CE UN	SIÈ	CLE

D’A	CIER	DI	SERT

MUS	CLE	CER	VEAU

Nostradamus
Trace un siècle d’acier disert
Muscle cerveau

Supplique des paysans à Saint Olaf qu’il les délivre de Troll Jötnar

Supplique des paysans à Saint Olaf qu’il les délivre de Troll Jötnar —

Ô Saint Olaf, qu’il soit Sleipnir ou haridelle,
ce vilain cob chargé de Troll Jötnar bridez-le !
Alors, quignon promis, notre bon pain prenez-le
et, gage à votre Dame, un brin de pimprenelle.

Rimes riches, à supposer que l’on élide l’E tonique du pronom "-le" : « bridez-le = bridelle » et « prenez-le = prenelle ». D’illustres poètes se sont permis pareille libéralité, certes à l’intérieur des vers. Voir le Traité de Versification française de Louis Quicherat, aux éditions Hachette (1838) pp. 68 et suivantes.

  • Molière :

Ou bien faites-l(e) entrer. — Qu’est-ce donc qu’il vous plaît ?
Mais, mon petit monsieur, prenez-l(e) un peu moins haut.

  • Racine :

Accordez-l(e) à mes vœux, accordez-l(e) à mes crimes.
Condamnez-l(e) à l’amende, ou, s’il se casse, au fouet.

  • La Fontaine :

Du titre de clément rendez-l(e) ambitieux.

Prosodistioties

PROSODISTIOTIE, subst. fém. d'après prosodie, distique & sotie - Fable express dont les deux alexandrins cernent un tour prosodique. Le distique respectera la contrainte désignée par le calembour — lequel ne tolèrera aucune parenté étymologique avec le mot original. Car l'une et l'autre, poésie et calembour excellent à ne pas nommer ce qu'ils désignent.

PROSODISTIOTIQUE, adj. dérivé du subst. Cf. Le Lurtin, Nicolais Boleau...

À clamer un refrain prosodistiotique,
on l'illustre d'effet sérieux et comique.

... et, ci-après, quelques exemples tirés du Traité de Prosodie de Gilbert Farelly (Éd. Ichthusson - 1960) ; Gilbert Farelly y assimile la prosodistiotie à une figure spoudogélosique :

Aïe ! au cas où Capone assène un coup de boots :
les pompes du parrain sont carrément maous.

Ah, grosses tiges !
(acrostiche)

---

Bredouille ainsi le Diable où nage la Syrène,
le requin pèlerin lit : c'est une rivière !

Sans thon.
(centon d'après Piron, Nerval, Cousteau, Breton)

---

C'est que le poisson-chat aux nageoires d'argent,
le poisson sans-souci, le poisson très content
bien avec du citron : il apporte son cœur
comme un doigt dans un gant ! Tant pis pour le pêcheur.

Sans thon.
(centon d'hémistiches de Vio Martin, Hugo, Desnos, Vian, Lapointe, Musset, Éluard, Desnos)

---

Fruits du pommier sauvage dont il se régalait.
Pégase fit bombance d'un goûter aigrelet.

Ce suret pique / 16h hippique.
(césure épique = e surnuméraire à la césure ; ici le calembour est redoublé)

---

Coupe, entaille la Creuse, ôte la Sonne, écharpe
la Vienne avec escarpe où cher Centre la châtre.

Scie l'Indre.
(cylindre)

---

Garbure japonaise - Senteurs de bouillon /
pas d'échalote la gousse / ou non plus d'oignon

Ail. Qu'ail.
(haïkaï)

---

Fou l'envol tempéré ? Mais on doit hampe, ail, haie
foulant volt, ampère et maison d'oie empaillée !

Ohm au faux nid.
(homophonie)

---

Corinthe tressaillît demeureraient égales
police à chasse fixe et lignes verticales

Isthme au séisme.
(isocélisme)

---

Bien propre cheminée où fumet de légume
en force projeté fit pression d'écume.

Liebig ramona.
(lipogramme en a)

---

La disparition du gros dada fluvial
consuma tout ourdi l'imposant animal.

L'hippo crama nœud.
(lipogramme en e)

---

Massacrés du Pernod, de l'ouzo, du rogomme
à quarante pour cent : l'éthanol vous dégomme !

Le pogrom anis.
(lipogramme en i)

---

Brasserie à Paris, craquements gutturaux,
mandibule du chef mâchant sept passereaux.

Lipp ogre à moineaux.
(lipogramme en o)

---

Ôtons nos vêtements hormis bracelet montre,
tic-tac à poil, tic-tac, et l'ardent plaisir monte.

Lip : orgasme nu.
(lipogramme en u)

---

L'Égée en legs m'est rente : ebbe et mer de prêtresse ;
recevez le présent de ces verres de messe.

Mon eau, vos calices.
(monovocalisme)

---

Élis sofas et Pô, tendron : Indus intime
n'émit ni sud ni nord, ne t'opte sa fossile.

Pas l'Inde, Rome.
(palindrome)

---

cers sur veau - mou sur vesse - au cerveau con mousson
veau sous cers - vesse au mou - mousson au cerveau con

Brise au niais.
(prisonnier)

---
Post-scriptum - Un katrainbour épitaphe à l'inventeur de la souris d'ordinateur, mort avant-hier.

Emprès l'au-delà des souris,
rigole froide l'interface.
Mousse à laquelle tu souris :
fluide glacial ou farce ?

D'où glaçant gel part ?
(Douglas Engelbart)

Fable de bravitude

Fable -

Certain lettré gausseur, au Quai de Conti presque,
moquait que Chirac dît abracadabrantesque...
dont Rimbaud fit pourtant usage initial.
De bravitude idem : Ségolène Royal
gouverne le timon du mot dès l'origine.
Le sardonique en rit mais ç'épate la Chine
qu'on cite après Littré, sur la muraille Qing,
L'Étourdi de Molière, acte III scène 5 :
« Courage, mon garçon, l'heur est notre habitude.
  Portons flamberge au poing de mâle bravitude ! » ;
et La coutume de Lusace / Éviradnus,
quand Hugo réveilla d'antiques soirs chenus :
« C'est de ce noir souper chez la vierge Gertrude
  Que marquise et marquis, lors ceints de bravitude,
  sauront qu'ils ont humé le funèbre parfum... »

Instruis-t'en, ricaneur bête à manger du foin !

Hugo a-t-il plagié Roubaud ?

« Gématrie », substantif féminin de même étymologie que « géométrie », signifie « arpentage ». La gématrie ne s’occupe pas de mesurer la superficie d’un terrain, mais de sonder la profondeur d’un texte. Protocole tout simple en deux temps : additionner la valeur numérique des lettres ; puis interpréter s’il y a lieu : a = 1, b = 2, c =3, (...), y = 25, z = 26. Réputée pseudoscience, la gématrie se veut outil d’exégèse. À distance salutaire de la superstition, les esprits cartésiens s’y pourront intéresser, s’en amuser, y jouer, la déjouer. Surtout les oulipiens, friands d’articuler mathématique et littérature. Usons voir du gématron, automate en ligne imaginé et conçu par deux phénoménaux phénomènes de la littérature potentielle en mouvement : Rémi Schulz et Gilles Esposito-Farèse.

Et pourquoi pas, d'abord, réviser gématriquement nos classiques, hé hé...

Ce siècle avait deux ans, Rome remplaçait Sparte,
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte...

Même cancre au lycée, on se souvient vaguement de l’entame des Feuilles d’Automne : 1802 quand naquit Victor Hugo. Mais souvent on ignore que ces premiers vers étaient précédés d’une sorte d’épigraphe, un quatrain biffé in extremis avant de partir chez l’imprimeur :

Sans doute il vous souvient de ce guerrier suprême
Qui, comme un ancien dieu, se transforma lui-même,
D’Annibal en Cromwell, de Cromwell en César.
- C’était quand il couvait son troisième avatar.

Hugo rature très peu les manuscrits, une fois recopiés au propre. Veut-il ici atteindre un effet plus net, se prouver capable de sobriété ? Ou bien, depuis qu’il a cessé d’admirer Napoléon, choisit-il d’estomper sa filiation implicite avec la grandeur impériale ? Quoi qu’il en soit, exit les quatre alexandrins, relégués parmi les notes et commentaires d’éditions érudites. Extrayons-les de l’oubli pour en mesurer la gématrie... Eh bien, ce texte qui dit en substance « 1802 : voici l’année où je vais naître » totalise précisément 1802 au gématron.

Exprès ? Hugo ne craint rien de gigantesque, non plus les additions. Il écrit par exemple, à son épouse, compter les marches en gravissant les tours des cathédrales belges. Rien d’invraisemblable qu’à la mode scolastique, où le pilier gothique démultiplié « raconte » la superstructure flamboyante, il ait surchargé son texte de signes. Car à satiété, on s’y régale de :
. lipogramme malicieux : Hugo pas encore apparu au monde, manque le H d’Annibal ;
. troisième et quatrième vers équilibrés en deux fois 8 mots ;
. deux premiers vers truffés d’arithmétique (observation de Rémi Schulz) : 9 mots chacun, 9 x 9 lettres, gématrie = 999.

« Épigraphe » combine ici double acception : « citation qui indique l’esprit de l’ouvrage » et « date gravée en façade du monument ». Risquons une explication inédite au repentir de Victor Hugo quand il biffe son quatrain : « Mon œuvre est suffisamment vaste, pense-t-il, inutile d'y accoler l'infinitude de la littérature potentielle » ? Il dispense donc provisoirement la littérature du premier principe de Roubaud, composer un texte contraint en parlant de cette contrainte : 1802 comme mesure et comme sujet de la strophe.

Pamphlet de Botul & Farelly

Un exercice de style circulait depuis 2010 sur l'internet, imité disait-on de « Napoléon le petit ». Plus exactement, ce texte anonyme s'inspirait d'une précédente imitation de Hugo ; ce qu'atteste un feuillet tout juste centenaire conservé au Fonds Farelly de Bruxelles. Lundi 6 mai 1912, deux jeunes gens se trouvent à Carcassonne, Jean-Baptiste Botul pensionnaire au lycée, Gilbert Farelly descendu de Paris en vacances. L'un deviendra philosophe, le second philologue ; pour l'instant, les camarades composent ensemble de la poésie. Le manuscrit est de Farelly, oralement guidé par son aîné Botul. Aucune ressemblance fortuite ci-dessous... À partir de la prose hugolienne, il s'agissait de versifier en raillant un archétype du pouvoir. Mais, approximatif lyrisme adolescent, on hésite à choisir quel président de la république serait brocardé : Louis-Napoléon Bonaparte ? Adolphe Thiers ? Félix Faure ?

Que put-il ? Tout. Qu’a-t-il fait ? Rien.
Avec cette pleine puissance,
en peu d’ans un homme de bien
eût comblé l’Europe et la France.
Pourtant, comment ce président
forcené faillit ! Lors trop vite,
timonier toujours trépidant,
il n’a su piloter ensuite,
se démenant, touchant à tout
dès qu’une frasque le démange !
Inapte à créer, l’être bout
que sa nullité donne change ;
c’est mouvement perpétuel,
à vide hélas : le moulin tourne
sans même un Quichotte au duel.
D’où sa suffisance séjourne :
sire du pouvoir, goûte aux jeux ;
riche, se fiance et convole ;
opportuniste avantageux,
prise pompon et gloriole,
les grands mots, ce qui sonne ou luit,
la verroterie et la Bourse,
l’agio, la banque et, qui s’ensuit,
le coffre-fort d’où l’on détrousse
chaque caprice satisfait...
Holà ! que l’on mesurât l’homme,
on s’étonnerait qu'un effet
si réduit aboutît énorme.
Car la France, il la foule au pied :
tant de cynisme l’a surprise,
d'espérance sur quoi s’assied.
Aux yeux que l’aigrette ne grise,
triste spectacle le galop
enfourchant, absurde, l’opprobre
du bonimenteur camelot !
L’homme s’échappe, médiocre.

Le katrainbour

Au départ c'étaient mes vœux à des amis poètes, plumes affûtées et à l'affût. Zéro moquerie, non plus portrait des gens, rien que bienveillants calembours imitées des variations de l’Oulipo sur « Montserrat Caballé ». Ça n'empêche qu'on puisse écrire des katrainbours moqueurs, par exemple à l'adresse des politiques.



Ajouts d'avril 2015 :

Sans râteau ni sans démêloir,
le pif surplombant la moustache
d’Adolf ordonne le crin noir
par typhon du naseau qui crache.

Narine le peigne.

-

Pleut-il du brouet aigre-doux ?
Ôtons l’aile aux cocos de poule,
mélangeons alors œufs de poux
et fretin pêché sous la houle.

Anchois aux lentes.

-

Le katrainbour est une forme toute proche de la fable express. Protocole :

Transformer le nom de quelqu'un en calembour
Éviter la parenté étymologique
Composer alors un quatrain devinette ; exemple :

Faut pas quand Booz dit : « Goûtons ! »
(conte la légende) des siècles
avant d'envoyer les moutons.
Tout de suite, et dans des assiettes !

Avoir placé dans le texte une allusion facilitant la résolution
Énoncer la morale : « Vite, haricot ! »
... enfin la solution : « Victor Hugo »


PS - Sur le même sujet, lire Tom La Farge.

-

J’ai vu s’envoler Limerick
où l’on écrit les mots en forme
de croissant nocturne, surpris qu’
en Inde le fleuve au ciel dorme.

Eire et Gange alunis.
Éric Angelini

-

Elles en ont, les fleurs, du mal
à respirer ; le smog les gène.
Sauf aux reines de carnaval :
corso fleuri vaut oxygène.

Char, le bol d’air.
Charles Baudelaire

-

Dans l’appentis revisité,
mon recel d’essences notoires,
mitonne un chaudron enchanté.
J’étuve là des grumes noires.

Ma célèbre ébène bout.
Marcel Bénabou

-

« Livre un secret, piaf blanc et noir :
de quoi te marres et jacasses ?
- De ta plume cendrée à voir
sur une branche et deux échasses ! »

Pie rit que perche héron !
Pierric Bergeron

-

Se déguiser rappelle à l’art
de vêtir l’Oulipo de bêtes :
plus apaisé que rigolard
jouir de primitives fêtes.

Pas triste, peinard.
Patrice Besnard

-

« Les brosses que passe un laquais
diffèrent de seuil en guérite,
puis entre lames des parquets
et ce toit » chante Marguerite.

Mon serf a quatre balais.
Montserrat Caballé

-

À - durci de corne - ce doigt
qui débite la chair rougie,
le vicomte pourfendu doit
des astuces de chirurgie.

Étal au cal finaud.
Italo Calvino

-

Dans les nuages de Paris,
on voit la mer, et Carcassonne
où le hareng s’échange à prix
d’or avant qu’on ne l’assaisonne.

Anchois, carats d’Oc.
François Caradec

-

Chère Annette entre deux pays,
prends l’autobus et te dépêche !
À bord les enfants réjouis
du cirque se fendent la pêche.

Jeune car, rions !
Jehanne Carillon

-

Inventaire au coin des miroirs
d’Alice au pays des Merveilles :
quatre paires non d’épinards,
ni de roquettes, ni d’oseilles.

Les huit scaroles.
(inventeur : Luc Étienne)
Lewis Carroll

-

Fretin parfumé par les fleurs
de la malle à fond de bouillie,
ma bouillabaisse a les saveurs
d’un éloge de la folie.

J’ai la rascasse d’Érasme.
Gérald Castéras

-

Entendez sourdre, Partisans,
la Kozerie en dilettante :
underground rétive aux puissants,
ici l’ombre bien résistante !

Ahane cave Alliée.
Anne Cavalier

-

Il fume, l’homme foudroyé. D’
abord ce fut la cigarette,
puis soudain de la tête au pied.
Cinéraire amphore. Il s’arrête.

Braise, cendar.
(ancien groupe de rock lillois)
Blaise Cendrars

-

Basta dégâts collatéraux !
L’engin dont les palots - ou pales -
foraient la grotte de Lascaux
décolle des horizons pâles.

Hélice à bêches, ça monte hein !
Élisabeth Chamontin

-

« Dis-moi, Troubadour catalan, t'
attelle au loin quel équipage ?
- De Guilhem, seigneur s'en allant
sans trace autre que sur la page ! »

Mon rickshaw m'attend.
Maurice Chamontin

-

Le feuilleton du vendredi
à la douzaine compte treize
contes. Tantôt le torride y
suivra-t-il la douche écossaise ?

Que l’eau chaude tarde !
Claude Chautard

-

Le conteur éclectique épand
- et la voix ouverte a du coffre -
au port d’attache d’un sampang
onde sous coque anthropomorphe.

Chant-clé chante halte en jonque.
Jean Clais, Chantal Danjon

-

La lame, voire un fil d’effrois,
ouvre aux purs doigts l’absent grimoire
dont l’écritoire ombre le bois,
grave les lois d’essence noire.

Scierie, l’ébène éthique.
Cyrille et Bénédicte

-

« Une brève histoire de tout ?
répond à berger sa bergère.
Remonte-la chacun son goût,
fermentée ou pâte légère. »

Pâtre, hisse deux bries !
Patrice Debry

-

La contagion du Phénix ?
Le masque dogon en observe
flamboiement d’étoupe bombyx
ainsi que tutélaire gerbe.

Chanvre en soie d’éclair.
Jean-François Declercq

-

Inscrire mes gens du Prato
en hanse du spectacle ? Ou n’est-ce,
comment on dresse un chapiteau,
université d’art clownesque ?

Gilde ? Fac ?
Gilles Defacque

-

Vigie, on crie au matelot
quand approchent les quarantièmes
rugissants : « Obstacle au gros lot
d'eldorado, d'émaux et gemmes ! »

Guide flots.
Guy Deflaux

-

Le trouble du glacier ne fond
ni délivre des solitudes
le coureur là-bas tout au fond
enrobé de chants et d’études.

Fable, ode : elles voilent.
Pablo del Val

-

La boucle magnétique tient
par où nous perçons les oreilles.
Bien tempéré, son contrepoint
coule eau-de-vie aux Mascareignes.

Chante rhum.
Jean Derome

-

Ô factotum mis aux arrêts,
Sing Sing le reste de ton âge,
un bourdon rythme les regrets
d’interminable nettoyage !

J’ois quand tu balaies.
Joachim du Bellay

-

Voyez le vase de Soissons,
il est beau comme la rencontre
d’origamis et de tessons
rompus par pliage du bronze.

Ici tordu casse.
Isidore Ducasse

-

Desserts parfumés, au centre on
plante une gousse. Même cible :
révise ton livre, mitron,
sur ce rayon imputrescible !

Cette vanille : du teck.
Stéphanie Dudek

-

Que reste-t-il vingt ans après
du quotidien de La Courneuve ?
De la scorie et des regrets
consumés d’espérance veuve…

Ah ! les cendres d’Huma...
Alexandre Dumas

-

Pinacogramme de Custer
contre dynamite d’alertes,
le portraitiste prospecteur
creuse la mine où l’être est lettres.

Gît l’explosif au Far West.
Gilles Esposito-Farèse

-

Une collecte se pompe en
l’hiver que hante un lac sans ride.
Dessous le glacier un trépan
perce une feuille alcaloïde.

Frais derrick fore thé.
Frédéric Forte

-

Il n’a pas besoin de vélo,
en radeau l’Inuit se déplace.
L’Arctique fondu fait de l’eau,
joyeux décembre sans la glace !

Pôle fou, heureux Noël !
Paul Fournel

-

« Prieuré de Rugby : de lacs
clos-je les robes ? » Trous de mites
dont le poinçonneur des Lilas
composte l’étoffe aux ermites.

Serré-je quinze bures ?
Serge Gainsbourg

-

Trompette coudée à soupapes
qui résonnes de Jéricho,
ton be-bop assourdit les papes :
Dieu veuille en étouffer l’écho !

Dis-y qu’il laisse Pie !
Dizzy Gillespie

-

Dépêche de l'Agence Tass
- le Chiffre en décrypte le code - :
« Extase, on entend sur le tas
que Vienne revienne à la mode. »

Transe oit que valse.
François Goethals

-

Le Canard enchaîné chante au
niveau de cadence adéquate.
Plus bas que fa, plus haut que do,
ainsi débute la sonate.

Allégro en ré, mi.
Alain Grandremy

-

Étuve en vol, cothurne étroit
enlevons telle Hélène à Troie
concession de l’ice-cream !
La glace low cost, c’est un crime.

Miko largue Ryanair.
Nicolas Graner

-

Assez de la Grande Odalix,
et du Bain turc, et de la foire
au violon & la zermix
dont grince mon doux Maine-et-Loire !

Marre d’Ingres, Angers !
Martin Granger

-

Glissant sur les gouffres amers,
vieil océan je te salue.
Dansons le long des golfes clairs,
odyssée enfin révolue !

Ô mer !
Homère (1)

-

D’Ulysse en Erik ou Vasco,
on se répète l’Odyssée.
Nos sagas aux flots font écho :
n’es-tu toujours recommencée ?

Ô mer !
Homère (2)

-

« Les châtiments, souffle Roland
fantassin sans qu’un char le magne,
c’est fuir Roncevaux mais trop lent,
éperdu de source rhénane ! »

Vite, au ru goth !
Victor Hugo (1)

-

Faut pas quand Booz dit : goûtons !
(conte la légende) des siècles
avant d’envoyer les moutons.
Tout de suite et dans des assiettes.

Vite, haricot !
Victor Hugo (2)

-

Navet, linge, œil-de-vieux par l’heur
d’être cadrés font contingence.
Quelque légume rave ou fleur
existe dès lors qu’on s’y penche.

Chaque chou est.
Jacques Jouet

-

Diffuser crime & punishment
réclame les news en série,
pourvu qu’un stock de noir pigment
laque l’offset d’imprimerie.

À l’encre, of course.
Alain Korkos

-

Pour nettoyer son canoë
sous un déluge de nitrates,
le plus sûr conseil qu'a Noé
vient du livre aux Ours Écarlates.

Tome lave Arche.
Tom La Farge

-

De Jéricho, de Montségur,
un psaume dissout la glissière ;
la musique amollit le mur ;
le sésame coule en poussière.

Chant, l’huis là fond.
Jean-Louis Lafon

-

Reste apposé ce paraphe à
toute dune de silicate :
« Elle fut particule alpha,
noyau d’un certain disparate. »

Grand sable hélion naît.
François Le Lionnais

-

Merveilleux nuages havrais
entre fleuve, océan et grèves !
Des embruns et bourrasques vrais
précipitent à l’eau des rêves.

S’il y pleut, mer…
Philippe Lemaire

-

Les compagnons à bord de chars
jadis tournaient de Flandre en Brie,
faisant planer au cou d’un jars
comme plume la plomberie.

Pratique, leur oie !
Patrick Leroy

-

Assez parlé d’amour, Darling...
Cueillons ces fleurs blanches lissées
sur leurs feuilles de Darjeeling,
magiques ternstrœmiacées !

Merveilleux théiers !
Hervé Le Tellier

-

Qui prend et pose son panard
à l’étrier d’azurs épiques
transmute en Pégase un tocard.
(supplique des tristes tropiques)

Que l’ode lévite rosse !
Claude Lévi-Strauss

-

Sombre est l’état du Roi Soleil :
obscur du chef à la cheville,
éteint de l’œil, terne d’orteil…
Sauf les pectoraux rien ne brille.

Luit qu’à torse.
Louis XIV

-

L’absolue oreille pigeait-
-elle que le Marquis de Bièvre
dît : « Le roi n’est pas un sujet » ?
Nommer le prince lève un lièvre…

L’ouïe coince.
Louis XV

-

Hasard des tuteurs encordés
dont le vent arrache la botte,
il s’en faudrait d’un coup de dés
qu’ivre s’envole une carotte.

Cette fane mal arrimée.
Stéphane Mallarmé

-

Remémorons problème beau,
quadrature d’un arc de cercle
descendu poème au Rainbow.
L’énigme outrepasse le spectre.

Questionné, j’ose et me risque.
Christian & José Meurisse

-

La cow-girl t’attend, Jupiter,
plus loin le voyage d’Ovide
par-delà les mers et l’éther,
qui paît la plaine après le vide.

Io ne manque.
Ian Monk

-

Au mitan de l’après-midi,
pourvu que la voix douce dure…
Sursaut ! et le carillon d’y
suspendre en cours notre lecture.

Quatre drings muent l’heure.
Kathrin Müller

-

Concurrent d’El Desdichado,
un bateau traverse, impassible,
l’Achéron de larmes et d’eau
après la Meuse et Charleville.

Cher Ardennais rival…
Gérard de Nerval

-

Il court de ces bruits de récré :
Ève ne viendrait de la côte,
mais fut un arbre dans un pré !
Tendre le fruit, dure la faute.

Elle est née pommier.
Hélène Paumier

-

Ravin au mitan du canyon,
s’en scellent et ferment les pentes
jusqu’à la disparition
en ce désert des Revenentes…

Gorge perd reg…
Georges Perec

-

Dulcinée ou Sorel, Éros
aux Infantes souffle litote :
« Bienvenu retour des héros,
haïssons point nos Don Quichotte ! »

J’accueille pères hidalgos.
Jacques Perry-Salkow

-

Point la ville sur le divan,
mais aux champs c'est sorcellerie
qui soulage le paysan :
phréatique aide lui sourie !

L'eau rampe outil.
Laurent Petit (1)

-

De soulagements éblouis,
le cabaret philosophique
s'il eût débité des louis
soignât cacochyme & phtisique.

L'or empathie.
Laurent Petit (2)

-

L'esprit vise à quelles hauteurs
après cette bibliothèque ?
On saura des deux Auditeurs
qu'il s’envole à l’empire aztèque.

File par l’Amérique, l’hôte.
Philippe & Marie-Claude

-

La recherche du temps perdu
ne siphonnera le présage
qu’un moka fait miroiter du
fond d’épouvantable breuvage.

Marc cèle frousse.
Marcel Proust

-

100 000 milliards de sonnets ?
L’amateur d’haïkus s’il s’en navre
doit fendre les flots japonais.
Drame lyrique loin du Havre.

Gréement que nô.
Raymond Queneau

-

Les bateliers de la Volga
tractent des barges sans hélice.
Ithaque chante à qui vogua
la musique du lit d’Ulysse.

L’on sera au pays.
Lucien Rapilly

-

La passante au jardin d’hiver
sait que la nature est un temple
sous le givre, et qu’un pull-over
préserve qui marche et ne tremble.

Sauve ira-t-elle.
Sophie Razel

-

Payons la dîme à l’Odéon,
louons une loge et, sans rire
de Coluche ou d’accordéon,
prisons Claudel et Shakespeare !

Baignoire austère.
Benoît Richter

-

Forêt, soleil, rive, océan d’
éternité : retrouvée elle s’
en est allée au pur néant
teinter de latentes voyelles.

Art du rien beau.
Arthur Rimbaud

-

À moi la zone tout de go,
large piste où Folie est mienne !
L’étreinte ravie au tango
rappelle aux délices de Vienne.

Ah gâterie, valse !
Agathe Rivals

-

La fermeture éclaire à voir
la nuit toute fourrure grise,
à moins de quelque chose noir
que palpitation ne grise.

Chat, cœur ou peau.
Jacques Roubaud (1)

-

Aucun de puissant ni botté
où la nuit grise tous et l’âme ?
Quelque chose noir félidé
resplendit au vol d’une flamme.

Chat, que roux beau.
Jacques Roubaud (2)

-

Un héros ça tient le couvert
comme font les gens de légende :
d’axe et de poulie on se sert
pour verser le sel de Guérande.

Au levier salons.
Olivier Salon

-

Intérêts sur Sorel Éros
s’il en coûte des paradoxes,
qui pétrit de la boue en ors
rémunère alchimie aux Noces.

Frais des riches mystères.
Frédéric Schmitter

-

Le songe d’une nuit d’été :
deux contours, muettes esquisses.
S’ensuivrait d’avoir commenté,
Charon, pour que tu me vainquisses.

Où il y a mots, j’expire.
William Shakespeare

-

Clamons et sifflons des canons,
les deux à la fois, ô Zazie !
Mode d’emploi : nous entonnons
l’air sous des tonneaux d’eau-de-vie.

Chorale en cellier.
Coraline Soulier (1)

-

En brasse, surf ou papillon,
elle fend la vague, Zazie.
Mode d’emploi : tracer sillon
écumant la polynésie.

Crawl insulaire.
Coraline Soulier (2)

-

Mort d’un jardinier mais luira
à la brune retour en force
de Pharaon alias Ra,
Hélios ou Louis XIV.

L’ancien soleil.
Lucien Suel

-

Anvers est un endroit d’où, pour
sortir, cabote l’équipage.
Au choix, Paris aller-retour
sur mer ou canal on voyage.

Par-devant : l’eau.
Bart Van Loo

-

Écartelé de mal en bien,
le tourment des poux et des lentes
désigne le péril pubien
couvant sous les fêtes galantes.

Poil vers l’aine.
Paul Verlaine

-

Aux Miellettes, Grand Courtil,
on entend braire, braire et braire
un baudet rétif à l’outil.
Il ne tractera pas l’araire.

Crie cet âne énervé.
Christiane Vernay (1)

-

À l’enseigne du Bizardin
vibre le thym, tremble l’asperge,
résonne l’oignon du potin
qu’hurle le patron de l’auberge.

Crie ce tavernier.
Christiane Vernay (2)

-

Qu’à toute vapeur le train-train
joigne la liberté ravie,
destination du quatrain
sous la voûte de Gergovie !

Dôme unique arverne, eh !
Dominique Vernay

-

Dans la venelle où vint le vent,
j’entends encore les barrières
grincer au passage émouvant
par tous temps entre deux frontières.

Ma ruelle n’hivernait.
Marie-Hélène Vernay

-

Dame de trèfle ou de carreau,
dame de cœur, dame de pique,
j’entends foi pour vous rejoindre au
seul drame radiophonique.

La reine vit loin.
Loraine Vilain

-

Le plus suave des hachoirs
mixa votre foie à l’échine.
Frères de vache et sœurs de jars,
meat meeting in a soft machine.

Oies bœufs touillâtes.
Robert Wyatt

-

Hadrien lègue son étang.
Vainement deux squaws font la manche :
l’Apache Blanche-Orang-Outang
et Grise-Grizzly la Comanche.

Mare qu’hérite Ourse-Noire.
Marguerite Yourcenar

-

Inventifs ces petits Teutons,
elfes de Lande Fatrazie !
Ils vont, une lame aux petons,
glisser de Baltique en Asie.

Malins Allemands skient.
Alain Zalmanski

-

Ô calembour guignon, marque en mes pas ta trace !

Tailler d'un bout rapetassé
le gestomètre dont on rie.
Se marrer comme un cétacé
de couture et menuiserie.

Robe et râpe, hi hi !
Mézigue.

-




CAPILLOTRACTION & XÉNOGREFFE
deux principes élémentaires de calembourrique

On trouve grandes et belles similitudes entre calembour et poésie : aux chapitres de la rime, de l’assonance, de la polysémie…

D’emblée le calembour convoque, pas moins, l’énigme d’une poétique en abyme. L’absence n’est plus seulement d’une fleur, mais de la fleur et de son nom exact. Effet retard, esquives gigognes, vertige érotique par quoi la chose rejaillira magnifiée, transmutée. Mais d’abord, comment travestir la phonie initiale ? La force du dispositif tient au dosage de deux principes élémentaires : capillotraction et xénogreffe.

Règle de capillotraction. Sucre brut et non raffiné, pain complet et non blanc… les scories relèvent le goût essentiel. L’à-peu-près de « Vite, haricot ! » pour Victor Hugo s’accroche à l’oreille, rudement. François Caradec constate que les pires calembours sont les meilleurs ; préfère la formule tirée par les cheveux au rébus parfait ; transpose à l'humour une prescription partagée par Francis Bacon et Jacques Jouet : l’un prône la peinture impie, l’autre une impure poésie.

Règle de xénogreffe. Un calembour s’énonce en bonne société ; la prohibition de l’inceste vaudra en étymologie comme en généalogie. Que le double assonant féconde l’original d’ingrédients exotiques ! Sur la table de dissection, une mécanique hybride de parapluie et de machine à coudre s’appliquera au vivant. Bonheur que, partant de « photocopie » on arrive à quelque chose ou quelqu'un sans aucun rapport : « Fausto Coppi ».

Caution qui s’en déduit - suprême - la rime mallarméenne souscrivait déjà sans faille à la contrainte de xénogreffe, la voici capillotractée au degré calembourrique dans Petit air (guerrier) :

Ce me va hormis l’y taire
(…)
Un pantalon militaire

(extrait du « Traité de la Calembourrique » à paraître aux éditions LaProPo)

Légendes de Fred

I -
Nulle sirène au port de Boulogne-sur-Mer
ne se marre (1) : – Ô marée, ô cruel gouffre amer !
Du Hollandais Volant télégraphe (2) détresse (3) :
un tsunami reflue entour fjords jusque Grèce.
Avec infiniment à venir d’aquilons,
on titube entravé, drapeaux les pantalons (4) ;
on arpente la grève ; on vogue sur la page
où s’échoue oublié le chant de l’équipage…
Une épitaphe antique (5) y surnage au tombeau,
recommence toujours le chapitre plus beau,
en route avec la soie advient par l’Inde et Rome
aux runes se mirer. Opale Palindrome !
Un témoin a passé – silence – méditer,
soupeser le refrain. Qui ? Frédéric Schmitter

– (1) Sirène je ne ris. – (2) Allo, ce drakkar décolla ! – (3) SOS – (4) Alcatraz là falzar tacla. – (5) Ésope reste ici et se repose.

II -
Perry-Salkow trouvère alarmant l’Égérie,
vient au Septentrion, conjecture et parie...
– L’on se vaut ! L’on se vaut : tes allers, mes retours (1) ;
car pendule et ressort l’ont compté d'hier à Tours :
avec les douze coups, chaque heure fut gommée (2).
Or, trigonométrique instinct d’un Ptolémée
inventeur d’astrolabe et guide du marin,
qui reconquit Ithaque ? Ulysse si malin !
Du bassin monte bien l’eau chue à la fontaine,
sonnera de nouveau midi déjà lointaine…
Eh bien, Étoile Bleue (3), Égérie en ma nuit,
hisse-moi jusqu’au Nord en la cité qui luit ;
je soupçonne là-bas un reflux spéculaire !
Frôler l’axe du pôle argue de nous bien plaire.

– (1) Route, heure et l’aller-retour. – (2) Mégots seront ronce gommée – (3) Tu mets une valise si la Vénus t’émut.

III -
James Perry-Salkow hears his Fairy Blue-Star
invoquer en anglais la Muse d’Abaclar
au très noble prénom d’Ordre de Jarretière.
– Tu pourrais me causer en langue de Molière,
objecte Élisabeth, mon blase Chamontin
court entre Pays d’Oc et le Quartier Latin.
– Alors, Babeth de France, enseigne-lui la voie
par où la mer allée, aile ivre se revoie…
– Traçons, Étoile Bleue, un script comme au ciné !
De cet homme, Égérie, un dessein a miné
tout penchant à Morphée : il s’agrippe à la plume ;
que pointe Séléné (1), Jacques chandelle allume !
– Qui dicterait formule à délire ses maux ?
– On prête ce génie aux poètes jumeaux (2)…

– (1) Tome, lune, moral, lettre ; vert tel l’arôme nu, le mot. – (2) Au jus ! m’intime Ulysse ; hisse, ultime, un jumeau !

IV -
Déchiffrage gémeau, s’y défriche une piste
dont, riche de moissons, un encyclopédiste
inventorie à jour habilement ce qui
plairait tant à son cœur ; car Alain Zalmanski,
prend les mots et les compte : ainsi culminait Rrose
Sélavy sur les monts et les côtes de prose (1)
polysémique, cirque aux shows latins (2) cachés.
– Tenons tous Thanatos à distance, hôte chez
le Ténébreux, le veuf, accablé de migraine
pour n’avoir su du pampre en prendre de la graine…
Puis, sibyllin bonsoir à l’Orphée étoilé :
– Va, recherche Sorel, et tournera la clé,
dévalera ce corps que, nimbé, ne diffame
rien qu’écumes des cieux : glorieuse la femme !

– (1) Et Sélavy y va leste ! – (2) Amor Roma.

V -
« Réfractaire secret du pot à l’essai d’ors,
oriflamme et blason cinglent d’exergue alors.
Relevons pli par pli ce lac dur qu’on oublie !
Quand claque en l’air le blanc goût de mélancolie,
Frédéric est aède et Gulf Stream et la voix
sans stock d’alcaloïde au fonds d’aucuns boas. »
Qui clame, d’autrefois, ce couplet de six lignes ?
Esposito-Farèse, en langage des cygnes !
– Eh Gef, répète-le ce précepte en tercets (1)
à moi qui du patois trop lointain prou n’y sais ;
conduis-nous à ce Fred, ménestrel au grand coffre !
– Hélas, un vil brouillon me dérobe à ton offre
et, chronophage gouffre, excave mon bonnet (2) :
l’ambipinacopanrengadiagonnet !

– (1) Eh têt, ne présenter / fête : le légender / ferle secret névé ! / D’éventer ce sel Ré, / Fred ne gèle l’été, / fret ne serpente thé. – (2) Du temps des chapeaux melons, l’on me pocha détendu.

VI -
La poésie est nue, il convient qu’elle vête,
bleus, l’ubac et l’adret d’un pâturage helvète.
Puisque ta diérèse, ô Pascal Kaeser !
ajuste le débit du conteur au geyser,
suis-moi, sois l’horloger d’une sublime horloge
qui ravive Sorel ! – Tu vois l’or où je loge ?
répond Pascal rhapsode, encor ne sais-tu qu’où
science mécanique inventa le coucou
à remonter le temps, depuis que la jeune Ève
enfanta nos aïeux, les miens sis à Genève (1)
ont ralenti leur âge au rythme montagnard (2) ;
tant d’œuvre inachevé j’en hérite, bagnard.
Et vers la bath Agnès s’il fallait que je fuisse,
plus aisé d’Achéron que m’évader de Suisse !

– (1) Ève ne gâta Genève. – (2) Âge modéré d’Oméga.

VII -
– La sériciculture ergothérapique est
l’alibi d’Odéon à clouer au piquet.
Les robes de Sorel, jadis nous les tissâmes (1),
et pour remerciement on a bouilli nos âmes !
La colère est superbe, et d’Alain Chevrier
le timbre enveloppé gonfle jusqu’à crier :
– Cabri dans un paddock d'asile somnambule,
camisole ou cocon (2) rien n'obvie et j’ulule.
– AC ! dicte un sanglot de vers à soie à quai.
– Assez ! tance grognon un soignant baraqué.
Or, d’entendre des voix augure triste suite
où Jeanne d’Arc pas crue, on l’a quand même cuite.
Vous aussi filez donc, mais vite et de Rouen !
Magnanerie adieu, salut vieil océan.

– (1) Au vrai pardon peul, tissu singe, injustice ; l’on part des pauvres. – (2) Recoudre les poches, choper leur doux cœur.

VIII -
Patrick Flandrin déploie une épreuve jaunie
au bain révélateur ; la Sorel rajeunie
se mire en un défi : comment ne vieillit-on
par l’huile ou le pastel, ni par photomaton ?
Un sonar à rebours dans la fidèle image
oit l’engloutissement qui revisite l’âge ;
quel rire bienveillant ondule sans arroi ?
– Naître avant n’être il faut ! C’est Abdomen de Roy (1),
qui ravit au néant le poème : au fond n’est-ce
innovante alchimie ? Éclat de ta jeunesse (2) ?
Scintillement aveugle où dort un sel captif ?
Ta moue instantanée en grains de négatif ?
Souvenir que des feux obscurcissent l’éclipse
tout joyeux aux bruissants liserés d’une ellipse ?

– (1) Suez, Edmond, nom de Zeus ! – (2) Et l'hier mate image, âge immatériel.

IX -
– Une seule réponse ôte deux questions.
La première : décrire effet des goupillons,
demande Nicolas Graner, sphinx fabuliste.
La seconde, inconnue à l’oulipote liste :
Pourquoi l’a-t-on, Sorel, exilée à Chinon ?
… La morale (1) et c’est tout ! Crêpage de chignon (2) !
Qu’un sein ait courroucé, pieux roi, Louis XI,
et Belle affronte Bête, elle amante, lui bonze !
précise Nicolas. Retentissant écho
à la quête éperdue ! Enfin Perry-Salkow
a-t-il trouvé son pair ? – Euh non, Jacques, je rame
à boucler fabliau, clore panscrabblogramme !
Mais sache : avant Pablo sur son Bateau-Lavoir (3),
Fouquet, dans une cale, à peindre put la voir.

– (1) Rude morale de l’arôme dur ! – (2) Arrêt, ici le feu. Ne vois, ô Graner en Argos, Io venue féliciter Râ ! – (3) Et ne dis side-car, galère, fer, paysage : Degas y a préféré la grâce dissidente.

X -
Défilent les relais, persiste la figure
de Sorel, en romance, en photos, en peinture…
Sans doute la savoir crécher à Razilly (1)
dans sa Soute-Lavoir créa chez Rapilly (2)
réflexe d’une rime et discrète et fastoche ?
Mais non, cloche ne tinte autant que teinte cloche :
examen révéla qu’à tourner un sonnet
abscons, abstrus, obscur, sa raison déçonnait ;
et quand il peint c’est pis : – J’essuie une épopée
de sire, une de son héroïque équipée ;
je brosse une Sorel à coups de pinceau fin :
ronde et gironde, Agnès chevauche (3) le Dauphin ;
dessus contours portés, entrouvre les cavernes ;
projette de Lascaux l’esquisse aux Temps Modernes.

– (1) Une moche anagramme, art ganache au menu. – (2) Mon nom. – (3) Sellez Agnès en gazelles !

XI -
Fusez, ô destriers (1), steamers des docks hurlants,
vrais rêves sous la voûte ajourés et verlans !
Les gens du port ont dans le cœur l’astronomie,
le soleil sur le sable, et Boulogne endormie.
Happy few du voyage, on reconnut l’un d’eux
quand le vingt février en l’an deux mille deux,
vingt heures zéro deux, Ascq blêmit de tonnerre.
Fred s’est levé : – L’on me saura quarantenaire
que, Jacques, nous aurons façonné de Sorel
dans la terrestre forge un sein intemporel.
Autant au vent s’estompe un monceau de décombres (2),
de même effacerons ce qui persiste d’ombres.
Ainsi parla serein le marcheur à l’affût :
Sorel Éros serait et Sorel Éros fut.

– (1) Rosse, l’âne mena l’essor. – (2) Une terre gré verbe nu / féconde île, lis morts… L’amorce / nécro malstrom si le lied noce / funèbre verger retenu.



Strophes offertes à Frédéric Schmitter, 40 ans le 29 septembre ; au gré des épisodes interviennent ses camarades Camille Abaclar et Alain Chevrier.
Les notes sont des palindromes orthographiques, phonétiques ou syllabiques.
Le recueil complet, intitulé « L'heure du second ‘T’ », a été composé par 20 membres de la liste oulipo ; il est lisible et imprimable en ligne grâce à la Bibliothèque Liste-Oulipienne.

« Abdomen de Roy » est l'anagramme inventée par Frédéric pour Edmond Robaye, ami de la liste oulipo disparu.

Nerval en avril

On connaissait ce poème de Gérard de Nerval :

Avril

Déjà les beaux jours, - la poussière,
Un ciel d'azur et de lumière,
Les murs enflammés, les longs soirs ;
- Et rien de vert : - à peine encore
Un reflet rougeâtre décore
Les grands arbres aux rameaux noirs !

Ce beau temps me pèse et m'ennuie.
- Ce n'est qu'après des jours de pluie
Que doit surgir, en un tableau,
Le printemps verdissant et rose,
Comme une nymphe fraîche éclose
Qui, souriante, sort de l'eau.

Chance inouïe, le syndicat des Producteurs de Poivron de Perpignan, dépositaire d'un manuscrit inestimable, en a fait ce jour don ophyciel au Fonds Farelly : deux strophes oubliées, jumelles de ce même « Avril » ! Soigné par le docteur Blanche à Passy en avril 1853, Nerval vante les vertus thérapeutiques du piment doux :

Le Poivron d'Achéron

Le docteur Blanche, - de Passy,
Prescrit un bouillon pris ainsi :
- Reflet rougeâtre sur l'écume,
Avant d'avaler goulûment
Scrutez le marc, car il ne ment ;
Sage est l'oracle du Légume...

Clinique aux patients âgés
Puisant Jouvence en potagers !
Maître Queux de soupe subtile,
Qu'y nage : - Syrène ou poisson ?
Tends-moi l’Assiette à potion,
Que traverse un Poivron d'Asile !

         

Harpo Étoc

Extrait d'un traité de prosodie par le contre-exemple. Harpo Étoc y commet une faute par vers, celle-là même fustigée ; la trouverez-vous ?

    (...)
    Flash-back pour restaurer un vers de pur français,
    quand consonne finale aèdes prononçaient.
    Pas de césure épique, quelque sujet qu'on traite,
    non plus que d'e caduc, bévue certes discrète
5   autant que l'hiatus ou autres traîtres maux !
    L'interne rime est crime, elle grime ses mots ;
    or, la rime alternée accorde clair son luth,
    ça la plus préservons jamais d'anacoluthe.
    À bas l'alexandrin dont la mesure y varie,
10  vive l'hémistiche accolé de symétrie !
    Accentuons la rime, en chassons le mot qui
    soit outil, ou raccord fait vite à la Mocky.
    L'étymologie oit fière diérèse,
    elle damne l'ouvrier d'inique synérèse...
15  L'Azur ! l'Azur ! l'Azur ne hante plagiat
    ni répétition, fade auto-plagiat !
    (...)


Examiner les règles de prosodie classique ? D'accord, pourvu que finalement nous écrivions comme il nous plaira : en respectant le code, en l'enfreignant, en l'ignorant si tel est notre bon plaisir. Corrigé ci-dessous vers par vers.

V. 1 : un mot anglais.
V. 2 : « prononçaient » après « français » ne sacrifie pas à la liaison supposée.
V. 3 : « ... épiqu(e), quelque... » est une césure épique ; l'e central s'y élide devant consonne.
V. 4 : « bévue certes » compte un e caduc (u voyelle + e muet + s consonne).
V. 5 : « ou autres » fait hiatus.
V. 6 : « L'interne rime est crime où l'on brime les mots ».
V. 7 : « luth », rime masculine (sans e muet), tombe après « maux / mots », autre rime masculine.
V. 8 : ça tombe sous le comprenne qui voudra.
V. 9 : vers de 13 syllabes.
V. 10 : alexandrin asymétrique en 5 / 7 syllabes.
V. 11 : « qui », mot outil au milieu d'une phrase.
V. 12 : rime opportuniste (c'est tombé par hasard sur Mocky, qu'il m'excuse).
V. 13 : « fière » vient d'un radical latin monosyllabe ; classiquement ne saurait se diviser en fi-ère.
V. 14 : « ou-vrier » imprononçable.
V. 15 : plagiat de Mallarmé.
V. 16 : répétition du mot « plagiat ».

Roubaud plagié par Mallarmé ! (et par anticipation)

(Extrait à paraître dans Les Nouvelles d'Archimède d'octobre 2008. Voir aussi sur ce blogue L'oiseau qu'on n'ouït jamais.)

peinture de Toffeur

Les poètes aiment à dire la chose, mais la nommer autrement ; n’appellent-ils prosodie la science qui s’occupe de versification, de métrique, d’accentuation, de mélodie ? Monsieur Jourdain s’y perdrait d’entendre le Maître de Philosophie enseigner que « la prosodie concerne tout ce qui n’est point prose mais vers ».

François de Malherbe, le premier en France, édicte à la charnière du XVIIe siècle des règles prosodiques stables. Chaque fois qu’ils écriront en vers, Molière et tous les autres s’y soumettront. Puis Théodore de Banville enrichit la discipline d’un Petit traité de poésie française dévolu à la seule pureté technique, ouvrage qui a trouvé lecteur assidu en Stéphane Mallarmé. L’auteur du Coup de dés, celui pour qui « la poésie doit être une rupture de toutes nos habitudes » (1) n’en souscrit pas moins aux préceptes de Malherbe et Banville. Les rares entorses mallarméennes obéissent à une nécessité supérieure, par exemple plagier par anticipation l’Oulipo dans le second quatrain de Petit air II :

Voix étrangère au bosquet
Ou par nul écho suivie,
L’oiseau qu’on n’ouït jamais
Une autre fois en la vie.

J'ai souligné les syllabes -quet et -mais. Scandale ces deux syllabes ; Malherbe et Banville exigent que les consonnes finales « riment », y compris muettes - rémanence du temps où elles étaient audibles. Parcourons nos classiques : aucun jusqu’Apollinaire ne déroge à cette survivance orthographique des prononciations révolues ; nul donc ne ferait rimer bosquette et jamaisse, surtout pas Mallarmé hanté de perfection y compris formelle. Alors, pourquoi déroger soudain, et dans ce seul quatrain ?

La réponse saute aux yeux. Reprenons la strophe d’un trait : voix étrangère au bosquet ou par nul écho suivie, l’oiseau qu’on n’ouït jamais une autre fois en la vie. Ça ne dit rien d’autre que : voici, inconnue, la rime qui ne rime pas, celle que l’on n’a jamais entendue. Limpidité conjuguée de la forme et du fond. À dessein vertigineux, Mallarmé souscrit au premier principe de Jacques Roubaud : « Un texte écrit suivant une contrainte parle de cette contrainte ».

Et Paul Bénichou (2), auditeur perspicace, perçoit ici « au lieu de multiples essais, un seul chant, décisif et fatal ».

(1) Gaston Bachelard, « Le droit de rêver », PUF 1970
(2) « Selon Mallarmé », Gallimard 1995

Alphabétire

en 13 tableaux

           La mine d'un quidam presque patibulaire
 Tient de l’ange à moitié, l’autre profil du sbire

         Le stéréoscopique Homme au Masque de Cire
     Eut la grâce à sculpter, sa laideur à maudire

       Ma flamme à Dracula ! promit Stoker en Eire
           Me voici Prométhée and I bring you fire

    Aux mordus de yachting bon vent ! dit Cynégire
         Éole épris d’Éos, les deux firent Zéphire

       Trois-quatorze-et-colère abrégés font pi-ire
    Calcul à Saint-Martin du commandant Saint Jire

             Écrire au féminin fakirette ou fakire
      Hypnotique orthographe on se pique à la lire

      À Stymphale des piafs, puis en ligne de mire
              Héraclès a visé Nessos sous Déjanire

        Rouge opium du peuple en ce calice à boire
      Chez Porphyre de Tyr le culte est au vampire

          Aqire, Éqire, Iqire, Oqire, Uqire, Yqire
           Sélénites prénoms qui prêtent à sourire

           On sait confusion de la cire et du sire
             Comme on distinguera Satyre de satire

Avant d’avoir l’andouille on devrait la voir cuire
    Ça dépend des cochons s’ils virent ou non Vire

    Argos ton barbelé - l'anglais dit "barbed wire"
              Garde Io de partir - en latin "exire"

     Voltaire en son dico n’a trouvé la rime -yire
         N’empêche après Zaïre il composa l’Alzire

Sorbonne

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