Le blogue de Robert Rapilly

Haïkutomne & haïkuphène

Les deux premières strophes ci-dessous tracent les contours d'une forme fixe potentielle que nous pourrions appeler "haïkutomne", mot valise de "haïku" & "automne", 7-7-5 syllabes en référence aux vers finals abrégés dans les strophes de la Chanson d'automne de Verlaine. Pour contrainte sémantique supplémentaire, la teneur du poème serait au diapason de Verlaine, triste.

Qui compose un haïkutomne
Pleure deux fois sept syllabes
Puis la chute en cinq

Car tout haïkutomne est chute
Le décompte n’y suffit
À moins d’un sanglot

Haïkutomnocompatibles
Les mois brumaire et frimaire
Sanglotent à point

Supposons un cœur blessé
Et blême quand sonne l’heure
Voilà son tombeau

Quatre autres haïkutomnes, collages de vers épars et de mots glanés chez Paul Valéry.

Les images sont nombreuses
Voix qui chantent pour les yeux
Silence unisson

Sans sourires sans figures
Il n’est pour ravir un monde
Que cette lenteur

Sous les pas de ma raison
Qui commence de frémir
L’échelon tremblant

Où la chair s’est faite pierre
Et laisse tarir son lait
L’ombre du dépit



Quant à exposer une autre forme potentielle, "haïkuphène" celle-là, imaginons un traitement inédit des acouphènes, mot que l’on écrira au pluriel, tant il existe de formes distinctes de ce mal : tintements, bourdonnements, chuintements, sifflements. Ainsi, au patient atteint de sifflements au point de ne plus entendre d’autre consonne que des S, prescririons-nous de susurrer ceci 666 fois successives :

Feutre en lin étanche :
assourdissons l’acouphène,
ce sens incessant.

Sur une métrique 5-7-5 syllabes de haïku, les voyelles sont quasi identiques aux vers 1 et 3, mais sans consonne S au vers 1, tandis que le vers 3 en est saturé. L’heptasyllabe 2 a fonction de transition logique en même temps que psychologique, veillant qu’il soit question de bruit, de tohu-bohu, de souffrance acoustique. La guérison s'opèrera par dégoût progressif du S maudit.

PS — La rhygveur scientifique impose une précision : à l'heure où nous écrivons ces lignes, les conclusions d'un ultime essai clinique sont attendues de l'Académie de Médecine de Szohôd en Bordurie. Ne doutons cependant pas de l'imminent triomphe promis à la thérapie consonopathique. L'acouphène passera désormais pour mal bénin guéri en dix-sept syllabes d'haïkuphène, autant dire deux coups de cuillère à pot.

PPS — Voir sur le même sujet les recherches exhaustives de notre éminent collègue Dr Gef.

B —
Long écho, la voix
de Marley jappe sur l’Inde.
Bombay : Bob aboie.

Ch —
T’as pris l'apéro,
boum d'escarbilles cosmiques,
haschisch haché chaud.

D —
Quand Jéricho hurle,
mordez l’embonpoint de Nantes,
dents d’Édit dodu !

G —
Pont-Aven vaut maint
joyeux carillon à peindre,
gong à gai Gauguin.

J —
Hurle l’otarie ?
Toi, gendarme au sonomètre,
juge-jauge, agis !

M —
Indigné d’échos,
je parle en langue des signes :
mains, mimez mes mots !

N —
Gros courroux, haro
prompt sur nous, bébés baudets :
nos nounous n’ânonnent.

P —
L’onde fuit des grilles
d’égouts qui glougloutent, sifflent,
pompent puis pépient.

Q —
Phonographe assez !
Marseillaise n’ai-je affaire
qu’au coq à caquet ?

R —
La petite aubaine :
seul le coucou nous console,
rare rire horaire.

S —
Feutre en lin étanche :
assourdissons l’acouphène,
ce sens incessant.

T —
Au loup ! Saint Ronan
dote un cheptel de grelots :
tôt tout tinte autant.

V —
Le merle a sifflé
que son deuil d’Adam fut bref :
veuve Eva vivait.

Z —
On fora Paris
de catacombe en métro ;
onze os à Zazie.

Sonnets irrationnels

Le sonnet irrationnel est une forme due à Jacques Bens, où les 14 vers se répartissent en 5 strophes selon la partie entière et les premières décimales de π = 3,1415 en profitant de ce que 3+1+4+1+5 = 14, nombre de vers dans un sonnet normal. Les vers isolés 4 & 9 sont identiques, produisant un effet de refrain.

— El Des-π-chado —

Soleil noir, ô mélancolie !
Rends-moi donc la mer d’Italie,
fleur désolée à mon giron.

Je rêve où nage la sirène.

Suis-je Lusignan ou Biron,
le prince à la tour abolie ?
Où la rose au pampre s’allie,
vainqueur j’ai passé l’Achéron.

Je rêve où nage la sirène.

Rouge du baiser de la reine
et constellé d’un mort flambeau,
modulant sur ta lyre, Orphée,
cris et soupirs de sainte et fée,
tu m’as consolé du tombeau.




— Pi héros —

On n’y voit qu’un peu
Je n’ai plus de feu
Au clair de la lune

Mon ami Pierrot

Prête-moi ta plume
Pour l’amour de Dieu
On cherche le feu
Je n’ai pas de plume

Mon ami Pierrot

Pour écrire un mot
Ouvre-moi ta porte
Pierrot répondit
Je suis dans mon lit
Ma chandelle est morte



— Pis l’automne —

Les sanglots longs
Des violons
Sonnent l’heure

Des jours anciens

Lors on s’écœure
Où nous allons
Nous suffoquons
Et l’on pleure

Les jours anciens

Je me souviens
Qu’un vent m’emporte
Deçà delà
Pareil à la
Feuille morte

À noter l'alternance de vers tétra- et trisyllabiques en écho à la Chanson d'automne de Verlaine à l'origine des automnets de Gilles Esposito-Farèse. Idem ci-après à partir du Cygne et du Sonnet en X de Mallarmé, puis d'El Desdichado de Nerval. Ces formes abrégées renvoient à Raymond Queneau et "La redondance chez Phane Armé".

Froid de mépris
Un songe est pris
Sous le givre

Bel aujourd’hui

Nul coup d’aile ivre
Hanté d’esprits
Par les grigris
N’en délivre

Bel aujourd’hui

Parmi l’ennui
S'est tu le cygne
Qui n’a pas fui
— Horreur c’est lui
Qu’on assigne



L’angoisse mixe
Sonore rixe
Au décor

Lampadophore

Le septuor
Sitôt se fixe
Contre une nixe
Proche l'Or

Lampadophore

Mais — vide amphore
Puisée au Styx —
L’objet sonore
Très haut s’honore
De nul ptyx



Sur l'Achéron
Vogue Biron
D’Aquitaine

Inconsolé

Une sirène
Orne au plastron
Le noir baron :
— Pour la reine !

Inconsolé

D’ombre insolé
Son luth allie
Cri modulé
Puis désolé
D’Italie

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