Le blogue de Robert Rapilly

Pantounnet irrégulier

Voici un pantounnet non académique : hormis la prosodie un peu lâche (consonnes d’appui facultatives), les vers 2 et 4 ne sont pas répétés, remplacés par des holorimes.

Disposition 1 –

Verre au lait baratté, qui l’a ?
Serge de Rome avec rhésus :
lasso sculptant six ogres nus
en glaise, Kant ange parla.

Sers-je deux rhums ? Ave Crésus !
Hello Sang-Bleu, Mozart, Ella...
Anglaise qu’entends-je par là ?
Ce dos en nous – you say « back us ».

Et l’eau semble mozzarella,
mâle eau-Ricard dans ce rébus,
se dosant nouille où c’est Bacchus.
Taine, hébreu vœu, fait tombola.

Malo rit car danseraient bus,
vérole et bar à tequila.

Disposition 2 –

Verre au lait baratté, qui l’a ?
Serge de Rome avec rhésus !

Lasso sculptant six ogres nus
en glaise, Kant ange parla :
« Sers-je deux rhums ? Ave Crésus !
Hello Sang-Bleu, Mozart, Ella... »

Anglaise qu’entends-je par là ?
Ce dos en nous – you say « back us ».
Et l’eau semble mozzarella,
mâle eau-Ricard dans ce rébus.

Se dosant nouille où c’est Bacchus,
Taine, hébreu vœu, fait tombola ;
Malo rit car danseraient bus,
vérole et bar à tequila.

Ô ce soir le Dos

Ô ce soir le Dos (à Paso del Río Seco)

Pampa du Ténébreux, du veuf, de l’exilé,
Argentine où s’esquive une tour abolie :
Sevré de Pausilippe et d’accorte Italie,
Ombre d’Hombre j’échoue au tombeau désolé.

Défunte étoile enfuie, une mélancolie
Enclôt de soleil noir ce tango constellé,
Lumière qu’à la rose aucun pampre n’allie.
.
Renais-je Cervantes ? Pedro de Calderón ?
Incarnat fut mon front du souffle de Syrène :
Ona chez les géants chevauchant la Baleine.
-
Seconde fois vainqueur j’ai franchi le Cap Horn,
Entonnant tour à tour sur la lyre d’Orphée :
Caramba Santa Fe ! Basta la Vierge Fée !
Olé la Floralis Genérica, Péon !

Ce sonnet sur schéma deux mil.dix-sept ABBA BAB CDD CEEC, acrostiche de "Paso del Río Seco" en Argentine, vient après des centaines d'Avatars de Nerval compilés par Nicolas Graner.

L'existence de Paso del Río Seco m'a été signalée par Gilles Esposito-Farèse. Je l'en remercie, ainsi que du palindrome qui s'ensuit = Ô ce soir le Dos à Paso del Río Seco.

Cités dans le poème, liens à Pedro de Calderón, aux Onas, à la Floralis Genérica.

Pantounnet

Nommons pantounnet la forme qui concilierait le schéma rimique du pantoum (plus exactement "pantoun") et la structure d’un sonnet Abba-Baab. Ci-dessous deux découpages différents du même texte :
=> 3 quatrains + 1 distique => AbbA - bAAb - AbbA - bA (rimes embrassées),
=> 1 distique + 3 quatrains => Ab - bAbA - AbAb - bAbA (rimes croisées).
Composé en pensant au Monet de Giverny... chez qui Rabelais a fait irruption sans prévenir.

PS – Alain Chevrier me signale un précédent de Fernand Clerget en 1891, deux sonnets où la mécanique pantoum se relâche à partir des tercets (sinon la répétition du premier vers à la fin, règle moderne et française instituée par Banville). Ça s’intitule Séparation et L’Outrage.

Disposition 1 :

L’étang ploya
ce pont courbé
arc dérobé
d’un nymphéa

Ce pont courbé
reflet boa
d’un nymphéa
monte au jubé

Reflet boa
d’orbe nimbé
monte au jubé
Gargantua

D’orbe nimbé
l’étang ploya
            

Disposition 2 :

L’étang ploya
ce pont courbé

Arc dérobé
d’un nymphéa
ce pont courbé
reflet boa

D’un nymphéa
monte au jubé
reflet boa
d’orbe nimbé

Monte au jubé
Gargantua
d’orbe nimbé
l’étang ploya

Sonnet Abba-Baab

Dans la compilation Quasi-Cristaux de Jacques Roubaud, les sonnets dont les quatrains riment en AbbA bAAb ont un goût d’inachevé, comme si la contrainte était adoptée puis abandonnée en plein poème, sans excuse sinon l’écueil des tercets. Pour vague exception, non aboutie, Maurice du Plessys avec Le feu sacré s’occupe quand même de forme globale, puisque du moins ses tercets répètent les rimes des quatrains.

Tentons mieux : divisons nos 14 vers en 3 quatrains + 1 distique qui fera office d’envoi. Puis recopions exactement le même sonnet... sauf la division : distique en exergue + 3 quatrains. Eh bien dans les deux cas, on observe une interversion des rimes au sein des quatrains...

=> AbbA - bAAb - AbbA - bA => ici quatrains à rimes embrassées,
=> Ab - bAbA - AbAb - bAbA => et là à rimes croisées.

Ci-dessous illustration à moitié burlesque d’après Gérard de Nerval.

Disposition 1 :

Je suis le liquoreux qui surfe vent gonflé
Et grince capitaine à la proue abolie
J’ai mouillé l’ancre au dock où plongea la poulie
Et par deux fois chiqueur fumé le narghilé

L’effroi trempe sa lippe et la mer sourd emplie
Dans le bruit du bateau que Méduse a coulé
Ma voile étole torte âme au mât constellé
Porte ce cocktail noir de la coupe à la lie

Suis-je Achab ou Haddock ? Phytéas de Thulé ?
Ma gueule est pourpre encore ô ballast de folie
J’appareille ! l’étrave à la drosse s’allie
Barfleur glisse et s’étend sous mon quart désolé

Modulant sans retour son délire Ophélie
Soupire en Bruges morte un cri d’au-delà lai

Disposition 2 :

Je suis le liquoreux qui surfe vent gonflé
Et grince capitaine à la proue abolie

J’ai mouillé l’ancre au dock où plongea la poulie
Et par deux fois chiqueur fumé le narghilé
L’effroi trempe sa lippe et la mer sourd emplie
Dans le bruit du bateau que Méduse a coulé

Ma voile étole torte âme au mât constellé
Porte ce cocktail noir de la coupe à la lie
Suis-je Achab ou Haddock ? Phytéas de Thulé ?
Ma gueule est pourpre encore ô ballast de folie

J’appareille ! l’étrave à la drosse s’allie
Barfleur glisse et s’étend sous mon quart désolé
Modulant sans retour son délire Ophélie
Soupire en Bruges morte un cri d’au-delà lai

Sonnet 2017

Une disposition de sonnet pourrait s’appeler 2017, en toutes lettres « deux mil. dix-sept » ("mil" en 3 lettres étant réputé singulier, ajoutons-y un point tel que "mil." soit l'abréviation typographique de "mille"). Les strophes feraient défiler dans l’ordre un quatrain, deux tercets, enfin un quatrain... soit le nombre de lettres du mot composé que l’on placerait en acrostiche. Se trouve-t-il des villages dédicataires potentiels d'un sonnet 2017, du genre (au pif) Vert-Bac-sur-Rive (1) ? Mieux encore quand la gématrie du poème est un nombre premier, ci-dessous 2549 – à défaut de 2017, top du must.

Deux mil.dix-sept
Eaux d’acrostiche
Urbain qu’affiche
Xemple hui sonnet

Mais l’interstice
Isthme onc tercet
Loin s’invertisse
.
Deux prédit trois
Il fait sa course
Xérès puis source
-
Suit quatrain las
En strophe quatre
Perd de ne battre
Train pris au pas

(1) Ayant lu ce sonnet 2017, Gilles Esposito-Farèse a entrepris un tour du monde des communes dont le nom se divise en 4 mots de 4-3-3-4 lettres. Aucune en France ; parmi ses trouvailles ailleurs :
Eind van Den Hout / Goth Ali Gul Khan / Goth Ali Jan Khan / Goth Ali Mir Shah / Goth Azi Ali Khan / Goth Huh Ali Shah / Goth Nur Ali Shah / Goth Nur Din Khan / Ksar aït ben saïd / Làng Dak Nay Kram / Miro Wal Mir Khan / Oasi dei Due Mari / Paso del Río Seco / Phum Bat Sna Snap / Phum Kas Sam Thom / Phum Kon Kae Kaet / Phum Pou Ang Kand / Save You All Bank / Shah Beg Dra Khan / Sidi Ali Ben Youb / Thon The Chi Dong

Statue équestre DB

Statue équestre la pointe du pied,
triple galop, souffle et charivari.
Anniversaire on y compose un lied,
trente fois deux mesures de tutti ;
uhlans frappés – ô cadence oulipote –
errons contraints & panache léger.

Équilibrons l’éther avec le plomb,
que notre pas au milieu s’insinue,
un sabot : sol, l’aile à Pégase : azur,
eurythmie où se harnacher de joug
sublimerait l’obstacle littéraire.
Troubadour qui t’avises découvrir,
reçois ce don, mon sonnet antipode,
envoi d’ores loin Didier Bergeret.



Un prénom et un nom respectivement de 6 et 8 lettres, voilà bien circonstances où composer une statue équestre, appellation dont les 14 lettres font ici acrostiche. Sans ponctuation et dans une police à chasse fixe (Courier), les décasyllabes justifiés permettent de lire aisément "Didier Bergeret" en télostiche :

Statue équestre la pointe du pieD
Triple galop souffle et charivarI
Anniversaire on y compose un lieD
Trente fois deux mesures de tuttI
Uhlans frappés ô cadence oulipotE
Errons contraints & panache légeR

Équilibrons l’éther avec le plomB
Que notre pas au milieu s’insinuE
Un sabot sol l’aile à Pégase azuR
Eurythmie où se harnacher de jouG
Sublimerait l’obstacle littérairE
Troubadour qui t’avises découvriR
Reçois ce don mon sonnet antipodE
Envoi d’ores loin Didier BergereT

Post-scriptum – Ce sonnet à l'envers a été composé pour l'anniversaire imminent, 60 ans, d'un ami poète abonné à la liste oulipo. Je savais Didier Bergeret très malade, j'espérais lui procurer un peu de consolation à la lecture d'une "statue équestre" dont il serait le héros. Car (cliquez voir son nom) il appréciait les textes contraints, en écrivait lui-même d'époustouflants. Trop tard, la voix douce s'est tue. L'hommage intact reste cependant – sauf le dernier vers, joyeux, entre-temps retouché de tristesse.

El Holorimo

Après les récents El Oulipico de Ponto-Combo & El Norteñorgullo...

C’est toi l’assombri Kay luttant d’opacité,
comte aquitain sot, laid, défait sur sa folie.
S’étoila son briquet, luth en do pas cité
qu’on t’acquitte insolé : d’effet sûr Sapho lie.

Par tombeau télépathe aurez-vous saboté,
langoureux Pausilippe, Oc ta vamp l’Italie ?
Partons botter l’épate au rêve où sa beauté,
langue ou repos, s’y lippe : Octave emplit ta lie.

L’Amour hantait Nerval, avide en jachère on
peut rougir ondoyant sensible merci, Reine,
peur ou gironde oyant sang si bleu, mer, Sirène...

Là mourante énerva la vidange Achéron,
mots du lent Faune et tic y récitant qu’Orphée
module en phonétique ire et Scythe encor Fée.

... voici un nouvel avatar de Nerval où l'on rencontre John Kay, Anglais exilé en Aquitaine, l'inventeur de la navette volante.
Les vers sont dits holorimes = rimes intégrales sur 12 syllabes.

Variante isocèle = largeur constante des vers :

El Isocelholorimo –

Je dis : ténèbres d’Ouille, étoile, mie, olé !
Tôt noble à kakis teints parla : Tour abolie ?
Jeudi t’es né bredouille ; eh ! toi le miaulé,
tonneau black aquitain par latte ou rabot lie.

Tombeau, fleurs, tristement barricadés au lai,
malheureux Pausilippe outre est vamp l’Italie.
Ton beau flirt Rijks te ment, Barry cas désolé
mâle repos s’y lippe où trêve emplit ta lie...

Qui ? Phébus ô vainqueur défit bronzer Barons,
car maintenant on naît sensible ! Merci, Reine
carmin tenant ton nez sans cible, mer, sirène.

Kiffer bus au vain cœur : défibrons et barrons
mots du lent Faune et tic y récitant qu’Orphée
module en phonétique ire et Scythe encor Fée !

El Norteñorgullo

Encore un Avatar de Nerval, cette fois avec des antonymes. Et puis le sonnet méridional de Gérard de Nerval s’est déplacé au septentrion. Les quatrains riment correctement, les tercets se satisfont d’assonances. Majuscules et ponctuation sont à la mode de l’original. Arnoul puis Godefroy ont été seigneurs de Condé-sur-l’Escaut. L’écluse des Repenties figure sur une carte du fleuve en 1731.

El Norteñorgullo -

Je suis le Lumineux, – l’Époux rasséréné –,
le Valet d’une mine active en Picardie :
mes vivaces Trous Noirs hors étouffoir cerné
laissent rouler la Lune albe et ragaillardie.

Au matin du berceau, Toi qui m’avais peiné,
prends-moi l’Escaut captif d’écluse Repentie
et ce froid qu’abhorrait, insensible et fané,
une orge sans Houblon pour fade Eucharistie.

Suis-je Faune ou Satyre ?... Arnoul ou Godefroy ?
Ma nuque n’a bleui d’une servile beigne ;
je veille où, dans l’Azur, plane l’Hydre de Lerne.

Resté deux fois à quai, j’ai renoncé d’effroi
faire taire en accord Hamelin et la flûte,
la pécheresse apnée et le Silence occulte.

El Oulipico de Ponto-Combo

Samedi 9 juillet 2016, dans le grand jardin de la maison familiale, Nicolas Graner a organisé les premiers Jeux Oulipiques. C'était à Grandvillé dans la Brie, non loin de Mormant et de Pontault-Combault. Une trentaine de gens composions ensemble de la poésie, quand un phénomène s'est produit tel que Walter Benjamin l'entendait (cf. Alex Dutilh sur France Musique / avancer à 44:00 ; le commentaire dure 2 minutes), quelque chose aussi improbable que l'hallucinant dernier chapitre d'Anquetil tout seul de Paul Fournel.

Nous nous souviendrons d'une journée d'impeccable, d'exemplaire, d'extrême civilité.

Je suis – Éden heureux – l’hôte de Grandvillé :
province d’une plaine alentour ample Brie,
familiale porte et clos ensoleillé
qu’orne l’accort fermoir d’un bouquet de prairie.

Mormant suivant Combault, Nicolas travaillé
d’émoi très oulipique espère non tarie
la source emprès l’étang sous l’arbre tortillé,
où l’oreille se chante une prose euphorie.

Suis-je Syagrius l’évasé de Soissons ?
Mon français bouge encore, assez se rassérène
pour changer une faute en hapax clinamène...

Et j'ai vingt fois veinard l’adresse de maisons
hébergeant tout un jour près la rive dallée
ce qu’inspire sans crainte une exquise assemblée.

À ranger sous l'ombre tutélaire des Avatars de Nerval, chaque vers ici visant à sonner en rappelant l'original.

Notes –
1) Il y a bien un petit étang, un arbre tortillé, etc. dans le jardin Graner.
2) Syagrius est le dernier "roi romain" maître de la Brie, avant que Clovis ne le vainque à Soissons.
3) Au lieu de "clinamen", "clinamène" est en effet un hapax, du moins une cheville.

Sonnet du Carabe

Suite au onzain du billet précédent, j'ai reçu de Gilles Esposito-Farèse la liste des décompositions possibles d’un pentasyllabe, 16 types de vers différents :

5
1 4
2 3
3 2
4 1
1 1 3
1 2 2
1 3 1
2 1 2
2 2 1
3 1 1
1 1 1 2
1 1 2 1
1 2 1 1
2 1 1 1
1 1 1 1 1

J’en déduis comment composer un sonnet qui épuiserait les 16 combinaisons. Feinte de balayeur, le titre "Entomologie" (5) et la signature d’un improbable "Five O’Clock Cinq-Mars" (1 1 1 1 1) encadrent les 14 autres pentasyllabes ;-)

Entomologie -

Des pentasyllabes
scindés, inégaux,
erronés jumeaux
tituberaient. Crabes ?

Or, lux d’astrolabes
et reflets d’émaux,
leurs occultes mots
dorent les Carabes.

Gauchi, chaque vers
syncope la marche
de leurs pas impairs...

Pleut-il, pourvu qu’arche
sauve élytre et chants
d’insecte à cinq temps !

(Five O’Clock Cinq-Mars)

Photo de carabe doré par Didier Descouens pour Wikipédia.

Une ronde de sonnets greffés

Note liminaire - L’intuition d’avoir une bonne idée précède souvent le constat que quelqu’un d'autre l’a déjà eue. Ces sonnets greffés n’y échappent pas. Élisabeth Chamontin, Nicolas Graner, Claire Grivet et Alain Zalmanski ont jadis écrit nombre d’adductions - c’est ainsi que Camille Abaclar a baptisé la contrainte.




Marcel Bénabou – d’abord avec Jacques Roubaud en 1976 – a écrit beaucoup d’alexandrins greffés, où s’accolent 2 hémistiches d’auteurs différents.

Chaque sonnet ci-dessous est composé de 28 hémistiches provenus intacts (14 + 14) de deux sonnets antérieurs. Les rimes aussi se divisent pour exacte moitié entre poèmes sources. Comme d’origine, la métrique souscrit au Petit Traité de Banville, en esquivant pour ce qui nous concerne le double écueil de la césure épique et de l’hiatus.

Alternées féminines et masculines (généralement ABBA CDDC EEG FGF), les rimes sont libres davantage :
- celles des quatrains se dispensent çà et là de la consonne d’appui ;
- une des 3 rimes de tercets est parfois pauvre (commune aux deux sonnets sources, elle n’offrait qu’une vague assonance partagée : ainsi « fil » de Corbière avec « désir » de Cros, ou « névrose » de Nelligan avec « chloroforme » de Corbière).

Le plan global est en forme de ronde, où le premier sonnet greffe Nerval et Mallarmé, ensuite Mallarmé et Du Bellay, puis Du Bellay et Verlaine, puis Verlaine et Cros, puis Cros et Corbière, puis Corbière et Nelligan, enfin Nelligan revenant à Nerval. L’ordre s’est trouvé comme ça, au pif.

Le projet sommeille d’un recueil en papier où ce genre de ronde décrirait un ruban de Möbius. Chantier préalable, préméditer l’ordre cette fois. Surtout trouver des sonnets dont la greffe tienne bien, cicatrice invisible.




Deux joyeuses surprises à peine perceptibles :
- on risque de confondre « où chantait la sirène » de Nelligan et « où nage la sirène » de Nerval ;
- ce distique de Cros et Corbière compte en effet 20 mots :

m’ont à la fois donné vingt mots vite à mon aide
qui couronnaient ton front par quatre en peloton !

Fin de la note, passons à la ronde...




Nerval vs Mallarmé

Je suis le ténébreux et le bel aujourd’hui,
le prince d’Aquitaine avec un coup d’aile ivre.
Suis-je Amour ou Phébus – la région où vivre
modulant tour à tour des vols qui n’ont pas fui ?

Le vierge, le vivace veuf, l’inconsolé
va-t-il nous déchirer – où nage la sirène –
ce lac dur oublié du baiser de la reine…
mais non l’horreur du sol et mon luth constellé ?

Dans la nuit du tombeau, cette blanche agonie
par l’espace infligée à la tour abolie
porte le soleil noir où le plumage est pris.

Pour n’avoir pas chanté sur la lyre d’Orphée,
mon front est rouge encor ! Songe froid de mépris :
un cygne d’autrefois et les cris de la fée.

Mallarmé vs Du Bellay

Le vierge, le vivace a fait un beau voyage.
Va-t-il nous déchirer, plein d’usage et raison,
le transparent glacier de ma pauvre maison
pour n’avoir pas chanté le reste de son âge ?

Quand reverrai-je hélas la région où vivre
fumer la cheminée où le plumage est pris ?
Reverrai-je le clos songe de froid mépris
vivre entre ses parents avec un coup d’aile ivre ?

Tout son col secouera le front audacieux,
mais non l’horreur du sol qu’ont bâti mes aïeux.
Ce lac dur oublié me plaît – l’ardoise fine.

Plus que le marbre dur, a resplendi l’ennui
et puis est retourné : son pur éclat assigne
qui m’est une province et le bel aujourd’hui.

Du Bellay vs Verlaine

L’espoir luit comme un brin qui conquit la toison.
Vois, le soleil toujours a fait un beau voyage.
Que crains-tu de la guêpe, et beaucoup davantage,
que ne t’endormais-tu plein d’usage et raison ?

Plus que le marbre dur poudroie à quelque trou
et plus que l’air marin, éloignez-vous Madame.
Reverrai-je le clos comme des pas de femme
fumer la cheminée ivre de son vol fou ?

Midi sonne, j’ai fait la douceur angevine.
Pauvre âme pâle, au moins me plaît l’ardoise fine.
Et je dorloterai le front audacieux.

Quand reverrai-je hélas les rêves de ta sieste ?
Plus me plaît le séjour des pauvres malheureux
que des palais romains. Allons tu vois je reste.

Verlaine vs Cros

Pauvre âme pâle au moins la peur et le désir
résonnent au cerveau de lionne joueuse.
Et je dorloterai la nuit tumultueuse :
bois-la puis dors après l’éblouissant plaisir.

Tu m’avais dit « Je suis ivre de son vol fou »,
haut coiffée et ruban de paille dans l’étable.
Par l’éternelle mort le coude sur la table,
l’odeur de tes cheveux poudroie à quelque trou.

L’espoir luit comme un brin de leur flamme dorée.
Que ne t’endormais-tu royalement parée ?
Midi sonne, j’ai fait ponceau dans tes cheveux.

Tes souples soubresauts – allons tu vois, je reste –
m’ont à la fois donné les rêves de ta sieste,
tes baisers inquiets, un caillou dans un creux.

Cros vs Corbière

Les frissons de Vénus, comme soldats de plomb
sur ta gorge glacée ô muse d’Archimède,
m’ont à la fois donné vingt mots vite à mon aide
qui couronnaient ton front par quatre en peloton !

Je pose quatre et quatre et tes soupirs grondants
en posant trois et trois perlaient ta peau nacrée,
emboitant bien le pas, royalement parée.
Ça peut dormir debout, la blancheur de tes dents.

Tes souples soubresauts ? Un des quatre s’endorme !
L’odeur de tes cheveux est la ligne, la forme.
Par l’éternelle mort, chaque vers est un fil.

Ô lyre ! ô délire ! ô… la nuit tumultueuse !
Tu m’avais dit « Je suis la peur et le désir »,
télégramme sacré de lionne joueuse.

Corbière vs Nelligan

Dans l’océan trompeur, ô muse d’Archimède,
la cyprine d’amour emboîtant bien le pas
s’étalait à sa proue en posant trois et trois :
ce fut un grand vaisseau, tenons Pégase raide !

La preuve d’un sonnet inclina sa carène,
chaque vers est un fil taillé dans l’or massif.
Je pose quatre et quatre au soleil excessif
sur le railway du Pinde où chantait la sirène.

Ses mâts touchaient l’azur par quatre en peloton,
hélas il a sombré comme soldats de plomb.
Qu’est devenu mon cœur, exemple chloroforme ?

Ça peut dormir debout, frapper le grand écueil
aux fils du télégraphe. Immuable cercueil,
ô lyre, ô délire, ô… dégoût, haine et névrose !

Nelligan vs Nerval

Je suis le ténébreux taillé dans l’or massif.
Suis-je Amour ou Phébus sur des mers inconnues,
modulant tour à tour cheveux épars, chairs nues ?
Ma seule étoile est morte au soleil excessif.

Dans l’océan trompeur, Lusignan ou Biron
révélaient des trésors et la mer d’Italie.
Qu’est devenu mon cœur à la tour abolie ?
Hélas il a sombré, traversé l’Achéron.

Et les cris de la fée entre eux ont disputé
la fleur qui plaisait tant… Navire déserté,
j’ai rêvé dans la grotte où chantait la sirène.

Mais il vint une nuit à mon cœur désolé
la cyprine d’amour du baiser de la reine ;
et le naufrage horrible ; et mon luth constellé.

Occis oxymore

Sonnet selon la contrainte artémishémistiche : un bégaiement dissyllabique par césure et par rime.

Très haut ce long seul ongle, au nord honni d’onyx,
De saluts allumés soumettait météore ;
Dessiné cinéraire un œuf henni phénix
Dédia diamant qu’instille en faux l’amphore

Allée allégorie à l’homélie helix :
Maint aboli bolide essaima sémaphore,
(Là depuis est puisé de coloris l’oryx
par néant néanmoins que Corot corrobore.)

Mais fagots agonis, sers-je en sergent-major
Pour encrer dans crédence et squale escalator
Ma réplique ô licorne où l’impro lit prolixe

Tout Shiva quand, vacant oubli d’encore Angkor,
Proche sans quoi s’angoisse emprès soufi suffixe
Ce saint y scintillant le sais-tu septuor.
Effet artémishémistiche bien sensible lu à voix haute.
Ça prend ici tournure moins rigolote que précédemment,
vu que le bégaiement dissyllabique à chaque hémistiche
puise aux mots de Stéphane Mallarmé, grand le respect.
La syntaxe globale aussi est calquée du "sonnet en X",
une phrase unique dont parenthèse de deuxième strophe.

Décès déshérité d’Eddy Desdichado

Bégaiement dissyllabique à la césure et à la rime : la contrainte s’appelle Artémis-hémistiche, mot composé que l’on pourra greffer en artémishémistiche.

J’étais né ténébreux d’un sconse inconsolé,
solde acquis d’Aquitaine à La Baule abolie.
L’étoile mord le mort tant qu’Hans Tell constellé
n’a rissolé Soleil mêlant Mélancolie.

Dedans ton beau tombeau, Gascon sot consolé,
poses-y Pausilippe, hôpital, Italie...
Ce flop lésé plaisait, prix des os désolé ;
en le dupant, du pampre à Rosalie s’allie.

Quel effet-bus Phébus ? Quel habit rond Biron ?
L’astringent corps encor rougit la reine arène.
Pellagre hôte, la grotte aura ciré Sirène.

D’échevin cœur vainqueur j’ai laqué l’Achéron.
Matou, rat - tour à tour - le mentor fait Orphée,
lampant ta sainte absinthe où s’esclaffait la fée.

- Galabru Labrunie -

Sonnet composé à l’occasion d’un concours lancé par Nicolas Graner pour fêter le 400e Avatar de Nerval.



Post-scriptum - Deux quatrains artémishémistiches suivis d’une tornada :

Dis donc Didon n’a bu Nabuchodonosor
elle écarta Carthage et Syracuse accuse
Procol Harum à Rome étame état-major
pompé Pompée eut d’Oulipo l’hypoténuse

Qu’on fît confiteor
cela m’est dû Méduse
Dessus les toits l’étoile épice en pissenlit
cet aîné ténébreux d’inconsolé Solex
Mal acquis l’Aquitain des sabots s’abolit
pour plaquer l’Achéron sans osciller silex

Divaguons wagon-lit
mais n’inclinez Kleenex

Lipovirgule

1) Essayer d’écrire une phrase unique et longue qui reste intelligible sans autre ponctuation que la majuscule initiale et le point final :

Rédigeons une phrase au format du sonnet dont la syntaxe coure exempte de virgule indispensable puisqu’une maille articule à la suite enchaînée un témoin aussi net qu’une marque dessous la touche de Monet où Saint George Major rougeoie & coagule sans négliger parmi tel vaste crépuscule le moindre des halos duquel se reconnaît à propos de rayon comment signe sa place un contour fugitif en l’opportune espace que nous alignerons au mot le plus banal jusqu’une métaphore empreinte d’amarante sur un cadre coté quatorze fois quarante pas de typographie avec son point final.

2) S’être accommodé des contraintes ci-avant énoncées pour un sonnet en vers isocèles :

Rédigeons une phrase au format du sonnet
dont la syntaxe coure exempte de virgule
indispensable puisqu’une maille articule
à la suite enchaînée un témoin aussi net

qu’une marque dessous la touche de Monet
où Saint George Major rougeoie & coagule
sans négliger parmi tel vaste crépuscule
le moindre des halos duquel se reconnaît

à propos de rayon comment signe sa place
un contour fugitif en l’opportune espace
que nous alignerons au mot le plus banal

jusqu’une métaphore empreinte d’amarante
sur un cadre coté quatorze fois quarante
pas de typographie avec son point final.

3) S’entendre objecter que la séparation des strophes ajoute 3 frappes aux 14 x 40 dénombrées ci-dessus.

4) Dire ben oui mais on voit mieux le sonnet ainsi avant de parapher amicalement Robert_

Sonnet futur 14 x 45

Zazie Mode d'Emploi propose en 2015 de réécrire Livres futurs de Marcel Bénabou, extrait de « Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres », Textes du XXe siècle, Hachette 2006 :

Les livres que je n’ai pas écrits, n’allez surtout pas croire, lecteur, qu’ils soient pur néant. Bien au contraire (que cela une bonne fois soit dit) ils sont comme en suspension dans la littérature universelle. Ils existent dans les bibliothèques, par mots, par groupes de mots, par phrases entières dans certains cas. Mais il y a autour d’eux tant de vain remplissage, ils sont pris dans une telle surabondance de matière imprimée, que moi-même à vrai dire, malgré tous mes efforts, n’ai pas encore réussi à les isoler, à les assembler. Le monde en fait me paraît rempli de plagiaires, ce qui fait de mon travail une longue traque, la recherche têtue de tous ces menus fragments inexplicablement dérobés à mes livres futurs.

Cette imitation en prose...

Mes livres n’en pensez, sans que je les écrive, que vous puissiez, lecteur, les réduire à néant. Hors de doute au contraire, à part du mécréant, ils survolent l’azur où leur aile est furtive. Mots et groupes de mots plein la bibliothèque (voire toute une phrase en souffrance d’auteur) désirent mes bouquins : pour prendre de hauteur l’obsolescente presse encrant un vieux remake... La matière imprimée attend qu’à coût d’effort, j’isole et s’y rassemble un possible (qui dort) d’albums point advenus mais promis à ce monde. Ma recherche est têtue : extraits d’imprimaturs dont de menus fragments - merci qu’il en abonde ! - gagneront juste emploi dans mes livres futurs.

... devient, sans ponctuation, un sonnet isocèle où 1 vers = 45 caractères & espaces :

Mes livres n’en pensez sans que je les écrive
que vous puissiez lecteur les réduire à néant
Hors de doute au contraire à part du mécréant
ils survolent l'azur où leur aile est furtive

Mots et groupes de mots plein la bibliothèque
voire toute une phrase en souffrance d'auteur
désirent mes bouquins pour prendre de hauteur
l'obsolescente presse encrant un vieux remake

La matière imprimée attend qu’à coût d’effort
j’isole et s'y rassemble un possible qui dort
d’albums point advenus mais promis à ce monde

Ma recherche est têtue extraits d’imprimaturs
dont de menus fragments merci qu’il en abonde
gagneront juste emploi dans mes livres futurs

Dixième vers, le substantif "un possible" tient deux fonctions à la fois, complément d'objet direct de "j'isole" et sujet de "rassemble". Quelque chose d'oulipien à creuser, un texte saturé de mots à fonctions multiples. Exemple vite fait, les années que j'ai vécu et perdues : "années", via son pronom relatif "que", est complément circonstanciel de temps de "vivre", complément d'objet direct de "perdre".

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