Le blogue de Robert Rapilly

El Dochadides

Les mots, du moins les idées, apparaissent en ordre inverse du Desdichado. Un exercice fluide et plaisant : réciter l’original en survolant à rebours celui-ci, où dansent boum boum de légères chevilles.

Quand la fée a crié, la sainte à demi-voix
depuis l’orphique lyre à son tour y nuance
que, l’Achéron franchi, vainqueur j’allai deux fois
où la sirène nage ; en sa grotte, ma transe.

La reine, d’un baiser, m’empourpre le minois ;
je suis Léon d’Uzès ou l’évêque Constance
alliant rose et pampre ainsi qu’un vin de noix
dont, désolé, mon cœur prise l’efflorescence.

Romain Pausilypon, me reviens-tu d’au loin ?
Secourable sois-tu lorsqu’en ma tombe terne
la mélancolie ombre un noir soleil en berne !

En constellant ce luth, feu mon astre orphelin
vit abolir la tour d’Aquitaine. Et moi, Lige
inconsolé, car veuf et ténébreux, qui suis-je ?

La Taupe

Contradiction de Mallarmé, dont Le Cygne rime tout en I, ce sonnet-ci rien qu’en O.

Le boueux, le caduc et le flétri tempo
va-t-il nous colmater bercé de ballast sobre
ce mol erg ressurgi pour qu’en fulmine et sorte
un nébuleux geyser tout évanescent d’eau.

Une taupe aujourd’hui déracine l’ego
effroyable qui donc sans crainte se garrotte
de n’avoir suffoqué que l’utopie est morte
quand du prodigue été s’estompa l’allégro.

Rien sa griffe a figé cette noirceur éclose
par le vide épargnée au fouisseur qui l’ose,
mais oui délice au ciel de fourrure dehors.

Objet que nulle part l’obscurité galvaude,
elle se balance au torride éveil du corps
qu’y dénude céans nécessaire la Taupe.

À polir mille fois s'affinent nos forets

14 vers sur la série vocalique A-O-I-I-E-O-I-A-I-E-O-O-E = Aboli bibelot d'inanité sonore ; l’idée m’en a été soufflée par Gef.

Jargon distillé d’Oïl, sabir d’écho sondé,
partons d’infimes mots mi-latins ; ce folklore
va polliniser Oc d’irascible Gomorrhe
sans honnir ni l’espoir Darwin, encor Brontë.

Argo visite Odin, navire d’ors brodé ;
à bord l’irisé foc cristallin se colore
d’aconit liseron, d’irradié phosphore.
Dans son filin s’étoila l’Himéros dompté.

Samson s’il brise gong, sphinx massif et colonne,
ramollit-il des doigts la cire ? Lors comment
accomplir singleton, whist appris de Gorgone ?

N’a-t-on fini le foin, abrité son, froment...
la soif interrompit à-pic ce long moment.
Adonc midi s’endort, s’imagine, s’ordonne.

Post-scriptum 5 jours plus tard — Cheminement repris du billet De Sirène en Pibrac, se rapprocher du Desdichado, cette fois sur 14 séries vocaliques A-O-I-I-E-O-I-A-I-E-O-O-E. Entre-temps Rémi Schulz aussi a écrit une "bibelotabolition" du sonnet de Nerval.

Aboli prince, l’Occitan gris se console
à trop sinistre sort d’Italie obombré :
n’accomplit-il le don d’impartir en obole
l’apport divin étoilant vil tréfonds foré ?

Drapons l’infirme corps ; il bâtit nécropole
d’aplomb, inscrit tel toit latin entr’oblong pré,
val joli, vigne d’onc, cicatrice corolle.
Gascon ci-gît le roi carmin décoloré.

« Car mon livide front signa cippe forclose,
sanglot d’iris dehors, cris d’alliés... ô rose
pardon, dirige-moi d’Aspic en bon Codex ! »

La mort d’instinct répond : « Stigmatisez l’opprobre
— Ra noircit ce tocsin ravivé fors vortex —,
dans l’obit priez Thor, bissant Frigg d’écho sobre. »

NB — Ce sonnet totalise 5555 au Gématron.

Post-post-scriptum 22 jours plus tard — Dans la veine burlesque cette fois, également de gématrie 5555 :

Baron Firmin-Léon, Prinz Raïs de Google,
amortit cinq ressorts, dix chaînes Otto Benz.

Fats Ombilic, de dons imparti, décolore
Lamborghini, vélos italiens, scooters.

Wagons-lits : Vincenzo Bianchi de Bologne,
d’adroits fils dégrossis va visser nos Solex.

Antonin-Philémon Shiva, dit Le Monocle,
à poil filme ton slip, Absinthe Dolores.

Major Philippe mort fit la fine colombe...
malpoli pigeon gris d’avinés colonels !

Sappho d’Izmir — en occitan Philtre Gorgone —
a vomi Christ en croix par litres mordorés.

Dans l’officine Doc vint d’avril en octobre
sans dormir : six, sept mois à lire son Codex.

Torpédo ivre (Rimbaud inédit)

.

En 1873, M.-J. Poot & Compagnie, éditeur à Bruxelles
rue aux Choux, 37, va publier "Une saison en enfer".
La Fondation Gilbert Farelly m’a obligeamment confié
la correspondance qui précéda entre Rimbaud et Poot,
sous une chemise cartonnée dont un volet n’avait pas
été retourné. Or, s’y trouvaient un sonnet inédit et
diverses notes contradictoires. En bref Poot jugeait
ces vers « trop en retrait du réel », à quoi Rimbaud
répliquait « Alors ? Les forces psychiques déployées
dans mes poèmes surpassent le réel conformiste de ce
siècle... ». Ici le témoignage d’une hallucination :



Torpédo, je ravis la tierce fiancée,
mon essieu réséquant son prétendant Baron.
Moby-Dick imploré par coulpe confessée
cicatrise le creux de corde et d’éperon.

Herse du Grand Désert, la grenade étanchée
coiffera le hameau : blés mûrs hors le sillon.
Quoi gorger de sa treille à peine vendangée...
au gibet, le festin des corbeaux de Villon.

S’y lovait un python d’élastique cintrage,
sur toi l’onde et la foudre, ô Stradivarius !
L’anachorète au ban prophétise l’orage,
il jure galonner d’elliptiques nimbus.

Ce relaps descendu d’Empires de la Lune
vient qui martèle Orphée, épousailles d’enclume.



« Peut-être, à supposer que vous réduisiez de moitié
votre logorrhée, y comprendrait-on quelque chose ? »
Ainsi Poot mit-il au défi Rimbaud, qui renvoya, sans
se départir, ces sept notes à la fin des distiques :

Torpédo, je ravis la tierce fiancée,
mon essieu réséquant son prétendant Baron.

Le cabriolet exogame blessera le vicomte notoire

Moby-Dick imploré par coulpe confessée
cicatrise le creux de corde et d’éperon.

Le cachalot expiatoire blindera le vide noué

Herse du Grand Désert, la grenade étanchée
coiffera le hameau : blés mûrs hors le sillon.

Le cactus explosif blondira le village nourricier

Quoi gorger de sa treille à peine vendangée...
au gibet, le festin des corbeaux de Villon.

Le cadavre exquis boira le vin nouveau

S’y lovait un python d’élastique cintrage,
sur toi l’onde et la foudre, ô Stradivarius !

Le caducée extensible bombardera le violoniste noyé

L’anachorète au ban prophétise l’orage,
il jure galonner d’elliptiques nimbus.

Le catéchiste extradé bordera le virage nuageux

Ce relaps descendu d’Empires de la Lune
vient qui martèle Orphée, épousailles d’enclume.

Le cathare extraterrestre bossèlera le virtuose nubile



Quelques éléments relatifs à l’histoire de la poésie
s’imposent ayant parcouru ces notes. D’abord Rimbaud
a lu Melville, cela on le savait. Surtout on apprend
que le fameux cadavre exquis n’est pas une invention
surréaliste. À l’inverse, Rimbaud sera précurseur du
surréalisme : n’invoque-t-il des « forces psychiques
(qui) surpassent le réel ». Un peu plus tard, le S+7
n’est pas non plus une invention oulipienne, Rimbaud
généralisant, d’emblée, le dispositif à SAV+n. Voici
un cas d’école de plagiat par anticipation d’Oulipo.
Telles précisions encyclopédiques certes utiles sont
abstruses, j’en aurai heureusement fini en proposant
de vérifier cette conjecture : imitant Rimbaud, tout
sonnet peut-il se réduire de moitié, en sept phrases
de syntaxe S-A-V-S-A (où S = subst, A = adj, V = vb)
dont les mots seront enchaînés dans un ordre SAV+n ?

Je suis le ténébreux, — le veuf, — l'inconsolé,
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie :

Le ça exorcisé bleuira le velours noble

Ma seule étoile est morte, — et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie.

Le cachot expiré blindera le velum noueux

Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,

Le cadavre exquis blottira le vénitien nourri

La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le pampre à la rose s’allie.

Le cadeau exsertile boira le vin nouveau

Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la reine ;

Le cadet exubérant bouillira le visage novice

J'ai rêvé dans la grotte où nage la sirène...
Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :

Le cæcum exulté bouleversera le voyageur noyé

Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.

Le cahot ex-voto bourdonnera le wagnerisme nuancé

De Sirène en Pibrac

Aux accents près, les voyelles dans l’ordre du sonnet Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui :

De sirène en sillage — entendez saur bouquin
à Pirou s’éclipser —, ma fleur sous l’ancien signe
est azur d’obscurs cieux, étrave d’outre-ligne,
écarlate papier dès son puits d’or sanguin.

Ulysse pauvre gloire ouït ce bluës en juin ;
là s’irrigue, aiguisant le morfil, gente vigne
d’où l’appoint arraché par eight o’clock fût digne
sursaut, festin de miel avec serti sequin.

L’opus cool chez vous Jehanne éclate flacon ivre,
rare transe il piégea loin l’eau d’humide givre :
artimon-cœur, hublot ouvert, quarte péril...

Saborde un galérien, du rouf le mât chavire,
filin hormis rideau l’onde soigne l’exil,
quête dans l’interdit illuminé de lyre.

Cheminements opposés, s’éloigner autant que possible du même sonnet Le Cygne bien que répétant l’ordre exact des voyelles ; cependant se rapprocher du Desdichado, dont le thème général et des mots apparaissent :

En Sirène, en Pibrac, en ténèbre au doux fruit,
plairont sur treille à fleur : lots d’humanité, mines
d’émaux, soupirs écrus de pampre, rouges vignes...
Lear nage baiser ce front pur, Biron la nuit.

Guyenna fut étoile ; ou fille. Un rêve luit,
l’air dingue ait Lusignan encor grisé des isthmes.
Fors Sun-Ra noir jazzman, hélas Berlioz fou signes-
-tu ? Salut reine, prince, affres de pire bruit.

Pour consoler proue agrégeant Mélancolie,
sans ce chant plein ni fée : abolir l’eau. Pluie, île,
maison, grotte d’un luth sont douleur, transe, esprits.

Rancœur, l’asservi veuf modulé d’amant ivre
ici sortit. Rideau. Constellons sistre et cris,
sûrs de ne vaincre Sphinx : il tut fidèle lyre.

Ressort sensible ci-dessus, deux énoncés peuvent comporter dans l’ordre les mêmes voyelles mais sonner très différemment. Il existe des situations radicales d’isovocalismes hétérophoniques, par exemple :

Melle De Broglie / en Hermès jolie    =   2 x (E E E O I E)

Poor Yankee / cow-boy sans ferme      =   2 x (O O Y A E E)

etc. ad lib. (en fait...)             =   2 x (E A I)

Indécence d'un des sens

Sonnet sans sens, mais à rimes ou assonances millionnaires hétérosexuelles : "oxymore" féminine / "occis mort" masculine, etc.

Mort-vivant vaut pour oxymore
mais pléonasme un occis mort.
Le frac et le froc et les gants
avec du fric font l’élégance.

L’une Aquitaine Éléonore
frappe Albion : elle est au nord.
Joute tribale et différends,
Miss Angleterre et Lady France.

Biche noyée en l’hallali
bois ta fureur jusqu’à la lie ;
la meute promiscuité
aux cors t’a promise cuitée.

L’adolescence s’aime en slip,
qu’il s’abaisse l’on s’émancipe.

Sonnets vocaliques normands

Retour sur le contexte d’un billet antérieur publié en retard.

Il arrive que le présumé hasard produise des circonstances oulipiennes si improbables qu’on les croirait inventées. Eh bien non, jugez-en ci-après en lisant mes notes préparatoires, collectées à la façon de Frédéric Forte. Je voulais composer un bristol de comice agricole, du côté de Pirou dans la Manche. À cette fin, j’avais saisi des bribes de conversations dans les travées. On y parlait du député local appelé à devenir ministre de l’agriculture, et de son rapport gourmand à la chimie phytosanitaire. La même voix écolo redoutait qu’il zappât le recours moins périlleux à la fermentation de pelures herbacées. Quelqu’un du même groupe vantait au chaland le bénéfice cardiaque des huiles riches en acides polyinsaturés. Quant au voisinage tout proche, syndicat des graisses animales, on y appelait à boycotter le lunch inaugural et ses laitages d’Indre et Cher, un comble en plein bocage normand. Une goutte (sic) de bonne humeur perlait toutefois au comptoir du calvados — à propos, sait-on qu’un flacon d’un demi-litre à 40° réclame avant distillation 320 pommes, pas moins.

Assez de détails, revenons-en au pseudo-hasard oulipien. Transcription mot à mot de chaque réplique sur un bristol :

— À Stéphane Travert, l’appétit vint par Monsanto...
— ... sans cependant la crème au purin d’oignon.
— Fondre de son cholestérol ? Margarine fine !
— Que du beurre du Berry ? N’y touchons plus...
— Gallon donnant l’alcool : par degré huit fruits.
— etc. (99 bristols en tout)

J’ai soumis pour relecture le manuscrit à Gef l’oulipote. Épatant ! m’a-t-il répondu, toutes spontanées qu’elles semblent, les conversations normandes se donnent pour contrainte automatique d’être des sonnets vocaliques. En effet, lisant les voyelles dans l’ordre, on en retrouve chaque fois 14, organisées comme 2 quatrains et 2 tercets aux rimes ordonnées :

À Stéphane Travert, l’appétit vint par Monsanto...
À   é  a e   a e      a  é i   i    a   o  a  o
=> A E A E - A E A E - I I A - O A O
... sans cependant la crème au purin d’oignon.
     a    e e  a    a   è e au  u i    oi  o
=> A E E A - A E E A - U U I - O I O
Fondre de son cholestérol ? Margarine fine !
 o   e  e  o    o e  é o     a  a i e  i e
=> O E E O - O E E O - A A I - E I E
Que du beurre du Berry ? N’y touchons plus...
 ue  u  eu  e  u  e  y     y  ou  o     u
=> U E U E - U E U E - Y Y O - U O U
Gallon donnant l’alcool : par degré huit fruits.
 a  o   o  a     a  oo     a   e  é  ui    ui
=> A O O A - A O O A - E E U - I U I

Il serait fastidieux de tous les transcrire. Ci-dessus donc les 5 premiers bristols sur une série de 99. Rien que par sonnets vocaliques, voici comme on cause dans les comices agricoles au pays de Pirou. Si vous ne me croyez pas, rendez-vous l’oreille à l’affût au festival Pirouésie, douzième édition l’été prochain.

Haïkunnets vocaliques

En réponse à une proposition de Gef d’écrire des sonnets vocaliques (= 14 voyelles), donnons-nous pour contrainte supplémentaire que ce soient des haïkus (5 + 7 + 5 = 17 syllabes). On compensera cette inégalité arithmétique en recourant aux abréviations, par exemple "JFK" (= 0 voyelle) se dira "John Fitzgerald Kennedy" (= 7 syllabes).

XIIe siècle à Saint-Jacques-de-Compostelle, une ligue municipale se fait fort d’arrêter les méfaits imputés aux sombres chemineaux :

Mal etc.
l’Hermandad scelle la fin
d’importuns obscurs

A E * * *
E A / A E E A / I
I O / U O U

XXe siècle au Texas, le président des États Unis fait l’objet d’un marché lettriste, où sa fuite en Cadillac prendrait la tangente :

En Dallas ce deal
JFK
sans frein Isou court

E A A E / E A
* * * * * * *
A E / I I O / U O U

Londres XXIe siècle, l’ex-Prime Minister et son épouse pratiquent le naturisme culturel dans un club où on bouquine Les Misérables :

Naked England Art
M. et Mme Blair
liront Hugo nus

A E E A / A
* * E * * E A / I
I O / U O U

Extrait des Écritures où la promesse de pêche miraculeuse se double de pain (sonnet de symboles vocaliques en alphabet phonétique) :

Souvent dans l’houmous
l’enfant J.-C. trouvait
poissons et moissons

(u) (ɑ̃) (ɑ̃) (u) (u)
(ɑ̃) (ɑ̃)  * * *  (u) (e)
(wa) (ɔ̃) (e) (wa) (ɔ̃)

Il y a péril, s’approchant des sonnets en monosyllabes, de se brûler les ailes à vouloir imiter la perfection de Rességuier... Le haïkunnet cependant prend précaution de démanteler le sonnet, perceptible non plus à l'oreille mais à l’œil. Une façon de filigrane.

El Dezzzichadodo

Avatar de Nerval composé en situation contraire du sommeil décrit : pendant une insomnie la nuit dernière. Simple règle : qu'en filigrane sonore, syntaxique, voire sémantique, transparaisse clairement le sonnet original.

Je suis le comateux — switch off sous l’oreiller —
que berce la verveine au Séjour d’inertie,
qu’alcaloïde exhorte, ô stup ! à sommeiller,
imprégnant mon plumard de molle anesthésie.

Camomille et dodo, matelas infirmier,
j’emploie un narcotique en cuiller assoupie.
Ronfleur qui pionce, un flanc sur le crin du sommier,
je m’affale en ma chambre où l’hypnose roupille.

Suis-je Diafoirus prescrivant doux ronron ?
Sans frein je couche et dors, l’œil oppressé de cerne ;
je me rêve marmotte à l’âge qu’elle hiberne.

Et j’ai, la soie au cœur, roulé le polochon :
avalant, soporeux dans les bras de Morphée,
les vapeurs de l’absence et l’oubli par bouffée.

El Asphyxeio

El Asphyxeio, lipogramme en R d’après El Desdichado

Je suis le Nébuleux, — le veuf, — l’inconsolé,
le comte d’Aquitaine à l’enceinte abolie :
mon étoile est défunte, — et mon luth constellé
tient le soleil abscons de la Mélancolie.

Dans la nuit du tombeau, toi qui m’as consolé,
cède le Pausilippe et les flots d’Italie,
l’absinthe qui plaisait à mon sein désolé,
et la vigne où le cep à la sauge s’allie.

Suis-je Idylle ou Phébus ?... Lusignan ou Phénix ?
Ma face s’enflamma sous la lippe dauphine ;
j’ai songé dans la balme où se baigne l’ondine...

Et j'ai deux fois gagnant fendu l’oblique Styx :
modulant à la fois, fils aîné de la Muse,
les sanglots de la sainte et l’aboi de Méduse.
 
L’Ange de Véda —

PS — "L’Ange de Véda" = anagramme de "Gé(r)a(r)d de Ne(r)val".

Monstre et faneur

.

Si Gaétan tacite à tes souhaits muets
jaugea quand (jamais quoi) Satan sape sa poche,
cigarette anthracite, attraits sourds — et murés,
George archange armé croit, sa transe âpre s’approche.

Qui l’éventa lâché, cent houles secouant
huit solos Gillespie affolés, notes d’âme ?
Cri ! l’air ventral, archer, s’enroule ce courant.
Ruisseau l’orgue, il respire, a frôlé notre drame.

On s’en fiche à l’étang : claie aux eaux du hameau,
sang d’homme et loup, son bain s’enfuit du dôme étanche.
Ronce en friche, alerte en clair roseau, dur rameau,
s'endormait l’ourson brun, sans fruit dru d’orme et tranche.

Mon Stéphane delà m’aimanta son pays,
monstre et faneur de larme et mantra sont péris.

Les apparitions bizarres (la cigarette anthracite, Dizzy Gillespie, l’étang, l’orgue, l’ourson brun, etc.) ont des résonances biographiques privées ; pourvu qu’elles restent poétiques si vous ne connaissiez pas Stéphane. Ce sonnet sera mon dernier d’une série où des vers quasi pareils se répètent, sauf alternance d’absence et de saturation du son "R". Aucun mot des distiques asphyxiés ne se répètera en zone oxygénée. Ainsi, "l’" pronom (vers 5) => article (v. 7) ; "en" pronom (v. 9) => préposition (v. 11).

Sonnet asphyxié / oxygéné

Le sonnet ci-après alterne des alexandrins asphyxiés (sans R) puis oxygénés (les mêmes truffés du son R). Cela imite une mécanique inventée par Luc Étienne :

Cette rosse amorale a fait crouler la salle ivre.
Cet os à moelle a fait couler la salive.

On considèrera comme équivalents les sons "é", "è" et "ê" ; idem des "o" & "ô" ; des "e" dans "me", "meurt" et "meuh"...

Poulet secouant des pâtés à foie obèses,
pour l’air ce courant d’air par terza — froid aux braises —
habitait sous ces bas aux mille toits ; ma noix
abrite et source et bar hormis leurs trois manoirs.

Séville et poulet foie aux aspects gélatine
serviraient pour l’air froid rose asperge et latrine.
Pâle écho bas sa voix secoue antenne à quai :
par laid crobar ! savoir ce courant air nacré.

Tes mythes qu’ont fondés cent bosses à hauts manches,
termites, confondraient sans brosses Arromanches.
Lou posséda Modène, embusquant huit andains :
lourd procès d’art moderne en brusque, en huître, en drains...

Ce fou voyait ça faux ; de tes tantes tu bines ?
Sœurs ! fourvoyez sa Ford, heurtez trente turbines.

Autre singularité, 555 lettres / gématrie = 6666.

Sonnet d'isogrammes

Sonnet à vers isogrammes (même orthographe sauf les accents) selon :
une disposition croisée A-B-A-B / A-B-A-B / C-D-C-D
puis une coda plate (E-E).

Tonneau mal érotique pour l’échelon gorge
Brûla fou l’Éden ; vois son désespoir estoc
Tonne au mâle rôti que pourlèche long orge :
Bru ! la foule d’envois sonde ses poires toc.

Ventru bistrot tabou car Centaure au Bic orne
D’écumer l’intérim eût-il éther Moloch.
Vent-rubis trotta bouc, arc en taureau bicorne ;
Déçu Merlin te rime utile Thermo Loch.

L’ancêtre flétri but, l’ancêtre bûche terre.
Ta clef, l’âne urubu la gondole rondeau,
Lance trèfle tribut, lance trébuchet, erre...

Tacle flâneur Ubu, lagon d’Oléron d’eau,
Démâté l’astérisque lasse zéro gêne,
De matelas te risque l’assez érogène.

Rémi Schulz en a relevé la gématrie 5408, chaque vers étant double = deux fois 2704, qui est le carré 52x52. Nul doute, l'exégèse y trouvera matière ;-)

El Isogrammo

Les couples d’alexandrins sont isogrammes = même orthographe sauf les accents. Le sonnet s’inspire, à distance respectueuse, du Desdichado de Nerval. Une vertu des contraintes dures, raviver des mots presque disparus : sanguignon, tan, téorbe, orbe, moiti, none, thrène. Et visiter des lieux insoupçonnés : le lac Estom, Bessac...

Foule d’ennui, sitcom, ténèbres, sanguignon :
fou l’Éden nuisit comte né bressan guignon,
m’étoila râble mine, Antarès, tan téorbe ;
met Oïl à Ra blêmi, néant à restante orbe.

Là ces tombes. Sa cloche Aude recela don,
lac Estom, Bessac Loch, eau d’ère céladon...
Pô le Duc en trépas ? Moi Tibre fleur à Rome ?
Pôle du centre pas moiti ? Bref leur arôme.

À chevelu signa : non ce clip ! sabir, on
achève Lusignan, onc éclipsa Biron,
on dîne — âpres décès de ses Pères — de sole.
Ondine après, de ces désespérés désole.

D’où chants ou pire luth, rêne de jade, vin
douchant soupir élu, thrène déjà devin.

Sonnet à rimes impossibles

En passant par le site Carnets paresseux, le sujet des orpherimes m'a fait replonger aux archives de mon ordinateur. Précisément un sonnet inspiré du Cygne de Mallarmé sur des rimes inexistantes en français, proposition de Gilles Esposito-Farèse à la liste oulipo en février 2002 :
- icre
- èple
- agle
- odre
- ousme
Cliquez ici pour lire diverses réponses listoulipiennes à l'époque. Texte ci-dessous légèrement retouché 15 ans après — entre-temps je suis devenu sensible à des points jadis indifférents.

La serge s’assouvit biais rebelle et drap d’huicre
Gracile ou modelée affecte un coupon klèple
Sur l’axe déplié Queneau glisse la guêple
En phosphorant drapier dont le col rajusticre

Son signe certes foi cherche au vent l’accès d’Hycre
Morne gris maquillant anse et bois éthélèple
Courbe noire étanchée on réagit au vèple
Sans qu’un périlleux vers eût expié l’énicre

Sourd ton sol sec hourra sous ta gangue mortagle
Parle et passe et figé voile ce qu’il énagle
Mène à l’Azur l’envol houle en hommage prodre

Toute ombre passe mieux au port les clés d’Hassousme
Lisse folle hélice oh plonge droit où vers l’Odre
Mallarmé vit l’esquif d’aucun isthme et nul ptousme.

PS — Quatrain bonus. Un enjambement déchirant scinde les mots "lequel" et "ressuscité". Ça complique le décompte (et la diction) d'octosyllabes sur deux rimes orphelines, "muscle" & "sépulcre" :

Moby Dick secrète du musc, le-
-quel déborde, terrible muscle :
l’océan vert le mue en Hulk res-
-suscité d’abyssaux sépulcres.

Trois autres quatrains de même facture ici.

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