Le blogue de Robert Rapilly

Pour Yves Maerten

.

La bicyclette selon Yves
est l’exacte école du vent
où toutes choses relatives
planent en danseuse souvent.

Moulinant dans la giboulée
la mécanique à ses genoux
ralliera chaque cheminée
d’un inventaire — lui pour nous !

Au noroît tantôt qu’il dépasse,
ce doux champion tient scrupule au
principe que vite la trace
s’estompe où fila son vélo.

La vitesse en suspens l’enivre,
nous pleurons de ne pouvoir suivre.



À supposer que l’on me demande une définition globale de l’humanité
me viendrait une réponse paradoxale :
pour trait commun nous sommes tous d’une singulière singularité
ce qu’ayant posé je nuancerais à la façon douce-amère de Coluche
(« il y en a qui sont plus égaux que les autres »)
oui : je penserais alors à deux ou trois êtres
radicalement plus phénoménaux que nous autres phénomènes ordinaires
tiens par exemple
je me souviens de quelqu’un que j’ai interrogé un jour
car il était le seul au monde à faire un truc pareil :
« Comment en es-tu arrivé à répertorier à vélo
toutes les cheminées d’usines de Fourmies à Zuydcoote ?
Et pourquoi (encore à vélo), arpentes-tu la ville,
y compris sous les giboulées,
pour distribuer sans retard la gazette des cyclistes ? »
le même à qui encore
ayant vu une aquarelle fulgurante de sa main
j’ai dit une autre fois :
« Bizarre que tu ne sois pas fichu de tenir un tournevis :
bon sang tu dessines, tu peins si bien ! »
etc. chaque question à ce champion cet érudit
me valant une réponse de modestie désarmante
(sauf au chapitre de la vaisselle
qu’il se vantait de faire reluire sans eau)
comme quoi il s’efforçait simplement de bien faire dans la vie
même s’il n’y connaissait pas grand chose
— en poésie non plus d’ailleurs
s’est-il excusé une après-midi de randonnée oulipienne
(à vélo toujours à vélo)
sur un chemin de halage — avant de nous lire ce qu’il avait composé
ceci :
L’eau de l’Escaut est grise
Plouf !
L’eau de l’Escaut dégrise
puis cela :
Que sont devenus les haleurs, halant de leur pas lent
les péniches, les bélandres, les gabarres ?

De nos jours, les haleurs s’en sont allés,
au loin des chemins de halage,
ahanant leur tristesse de n’être plus haleurs,
sans allant, à l’heure des grands convois motorisés.

C’est bien la fin des bricoleurs.
et moi époustouflé recueillant ces poèmes
non signés va sans dire
mais je me souviens aucun doute c’était Yves

Elvis décompresley

.

Alignons une séquence de phonèmes :
r u l u l t i m i d r o k r a f t ,
puis intercalons-y des E toniques :
ErEu l u lEt i m i dEr o kEr a f tE

Telle opération a pour double effet
de nous rappeler qu’un infime cours
d’eau a charrié une pâte de robuste
papier dont le froissement enchanté
évoque un cri de chouette répondant
à Elvis Presley rougissant & ulcéré
et de décompresser l’hexasyllabe en
dodécasyllabe de précise prosodie :

Ru, l’ultime hydro-kraft
heureux hulule : timide rocker aphteux !



Un premier vers = 16 syllabes
sera phonétiquement compressé
en 10 syllabes par extraction
de 6 E métriquement comptés :

pEl u fEr é jEa l e t é s è tEo tEr u chEé l é
p l u f r é j a l é t é s è t o t r u ch é l é

Peu lu ferai-je haleter cette hotte-ruche hélée ?
Plus frais j’allaitai cette autruche ailée.



Euler peureux fera penser Kant : « Où feu lèche,
sévit grand froid, colle un slip laid ! »
C’est vigueur en feu Roi qu’au linceul y pelait
l’air preux frappant sécante ou flèche.

La Mouette

La mouette est un petit albatros. Réduisons à proportion les alexandrins de L’Albatros en hexasyllabes. Pour contraintes voisines déjà existantes, "la redondance chez Phane Armé" et diverses haïkaïsations oulipiennes...

Pour le fun les marins
attrapent des mouettes,
ces planeurs pèlerins
dessus les goélettes.

Aussitôt sur le pont,
les as de la voltige
atterrent tout rebond ;
leur plumage se fige.

Qui dominait le flot
est frappé d’impotence !
L’un navre son jabot,
l’autre boite sa danse.

L’oulipote est ainsi :
englouti dans sa page
d’oiseau proie aux lazzi
sans l’azur ni la plage.


La même réduction appliquée à Demain, dès l’aube... poème de deuil de Victor Hugo :

Sitôt l’aurore claire,
exauçant ton affût
je traverse la terre 
vers toi — là mon salut.

Replié sur mon âme,
aveugle et sourd à tout,
je m’avance, ectoplasme
qu’un clair-obscur dissout.

Qu’importent l’agonie
du jour, le port, l’esquif :
ta stèle soit bénie
du bleu rameau d’un if.



Le schéma de rimes du Sonnet d’Arvers diffère entre les deux quatrains : A-B-A-B / B-A-A-B.
Ci-dessous paraphrase réduite en hexasyllabes.

Mon for couve contrit
l’ardeur d’un coup de foudre ;
déchirement non-dit
qu’elle ne peut recoudre.

Transparent me résoudre
au parage fortuit
à la fin me réduit
ignoré, pauvre en outre.

Son caractère accort
n’entend mon souffle : accord
éperdu sur sa voie.

Sa vertu ne connaît
assez de ce sonnet
pour qu’elle y s’entrevoie.

Une digression. Vu son nom, c’est tentant de disposer Arvers à revers. Ci-après les mots ou les idées défileront en ordre inverse de l’original. Un précédent s’intitulait El Dochadides.

Arvers à revers —

Elle ne comprend pas, cette Dame, l’atour
qui pare le sonnet lu de sa voix bien claire,
fidèlement pieuse à son devoir austère :
elle-même ! par où murmurait mon amour.

Car elle n’entendit — en chemin trop distraite
par ses tendres douceurs d’apanage divin —
rien que j’espérais d’elle, ayant soldé mon vain
bannissement terrestre aux confins de retraite.

Solitaire je fus, près d’elle à chaque instant
sans qu’elle remarquât mon passage attristant.
Elle ignora toujours l’exil qui me condamne.

Mais d’avoir mis sous clé l’incurable pathos,
j’ai cru juste un moment en l’éternel éros
qui crypta mon destin, secrètement mon âme.

Holorimes charcutiers

.

Le jumeau de Raimu se restaure.
Cochonnaille et poisson au menu
du Bar de la Marine. Moralité :

Ton sosie,
César, dîne :
thon, saucisse
et sardine.

———————————————————————————————

Une fille de Victor Hugo hésite
entre deux linceuls suaves : de
Bologne ou de Vire ? Moralité :

La mortadelle ?
Cette andouillette ?
Là morte Adèle
s’étend douillette.

———————————————————————————————

Princesse Stuart, ton luth neuf
accompagne l’amie d’Apollinaire
qui festoie de gras. Moralité :

L’oud est jeune,
Henriette :
Lou déjeune
en rillette.

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L’épanoui Pepper fait ripaille.
S’il se savonne le col, ce sera
avec des salaisons ! Moralité :

Ce sergent bon
l’air épaté
se sert : jambon,
lard et pâté.

Mousse aussi son
cou : l’embout d’un
mou saucisson
coule en boudin.

———————————————————————————————

Rimes hétérosexuelles croisées,
vers en 4-3-4-3 syllabes. Comme
quoi, panards dans un potage au
lard, la bru rêve et transpire.

Soupe au pied tel
son jésus
sous paupiette, elle
songe et sue.

Des calamars divins

Sonnet d'holorimes, contrainte initiée en 1892 par Jean Goudezki. Ce poème file un rapport très lointain avec le roman d’Hervé Le Tellier, sauf son prénom vers 8, le titre final du Goncourt, un dédoublement forcené qui est l’argument de l’Anomalie. L’holorime génère à foison d’abracadabrantesques synopsis, prétextes à des récits comme en écrivait Raymond Roussel.

Lardu d’un galbe atroce, ô mort d’Hugo hélant
l’art du dingue albatros au mordu goéland !
Ce facho faux canard sonnant brasse et sardine
se fâche au phoque anar ; son ambre à César dîne.

S’y cacha l’océan, mâle recette à ses
six cachalots céans malheureux cétacés.
Danseur ? Bal énervé d’écho doux par l’amorce ?
Dans sœur baleine Hervé décode ou parla morse.

Mais l’anguille rétorque ! alors Jonas sans dent
mêlant guillerette orque à l’or jaune ascendant
décala mardi vingt ; son seul anneau m’allie.

Ci-gît l’épais lit quand Zarathoustra pond un
sigillé Pelican’s à rate ou strapontin.
Des calamars divins sont-ce l’Anomalie ?



En langue d’oïl "Zeus & John" s’entend "d-z-e-s-é-d-j-o-n". Comment traduire en langue d’oc ?
Intercalons des E muets (notés en majuscules) : "d-E-z-e-s-é-d-E-j-o-n" = "2 œufs, c’est 2 jaunes".
Un autre exemple : "crochet" => "cœur-hochet" ; etc.
Ce procédé, appliqué au sonnet n°1 d’octosyllabes ci-dessous, va faire "éclore" en alexandrins le sonnet n°2...

1 —
Ness crible Gal, transperce habile,
son glaive exclu sonne huis hurlé.
Crime pas sport par temps râblé,
hormis serpents Stan obnubile.

Flotteur ce mentor versatile
escalade un sommet triplé,
clame fracasser vernis, clé...
Quel autre à-plat prend sein servile ?

Pearl fera zébrer Zeus marron.
Karl Marx, vraiment tôle et goudron,
cire autant posté qu’espoir draine.

Sang cruel, vin courbé, carcan,
Spot-Angkor surprit sa prochaine
Ford, ailleurs but cinq cents volcans.
2 —
Né scribe le galeux Terence perd sa bile,
Song l’évêque sec lut, son ouïe eut relais
que rimes-passeports parent tant Rabelais.
Or Remy se repent, se tanne aube nubile.

Feu l’hôte heureusement tôt révère cette île.
Est-ce qu’Aladin somme mes terrils pelés ?
Quelle âme fera cas : ces verres nickelés
que l’auteur appela peur en sincère ville ?

Pair le phrasé beurré, deux œufs se marreront
car le marc que sevraient menthol et goût de rond
sirote en pot ce thé, caisse, poire de reine...

Sans que ruelle vînt, courent bécarres quand
ce pote encore sûr périt sapeur au chêne,
fore d’aïeux rebuts, ceint que s’envole Kant.



Sonnet à peu près "écartelé" au sens qu’y donne François Le Lionnais. La syntaxe sera cohérente mais les mots, ou groupes de mots, se succèdent sans rapport logique — effet d’écrire des couples de vers quasi holorimes, sauf que divers E muets seront déplacés :

Song l’évêque se sent chromatique et prônait
son glaive exempt que Rome attique éperonnait.
Lake ce pair anglais râblé se colle, astique
l’expert engueulé : Rabelais — euh scolastique ?

Fréquenter l’hydrophile en d’heureux fous hérons
ferait Kant et leader aux filandreux fouets ronds.
Barres d’escalators, douze adversaires viles
bardaient ce cas-là tors doux à-devers serviles.

Karcher souple au feu lèche, accroche et dit ce trait
qu’archer soupe : hello flèche à cœur-hochet distrait !
Nos tricots chef Euler peureux n’ont pull placide,
notent Ricoche et Flair ; prenons pulpeux l’acide.

Ce glas sans claque sonne, escalade un col haut,
se gueule à cent Klaxons... est-ce qu’Aladin clôt ?

Benoît le Retour

.

L’Université de Pérouse développe depuis 2002 une caméra
à amplification lumineuse, machine combinée à un aéronef
hypersonique télécommandé. Ce "laser-drone", à l’origine
expérimentation hasardeuse, révéla vite pour stupéfiante
propriété de raviver le passé des zones survolées : vues
précises d’Ombrie médiévale, les écrans ont pu cerner la
réapparition du champion historique local, Saint Benoît,
que l’équipe scientifique a baptisé "as revenu" : tenant
tout nu sa plume, il note au clair de la lune quel Ordre
désormais pèsera lourd sur les monastères bénédictins...

Retenir que les rétro-photographies de Benoît en font le
sosie de Paul Verlaine, à se demander si le Poète ne fut
pas réincarnation du Saint ? Et un des clichés le montre
détaillant la Règle au moment de la none, office crucial
de la neuvième heure. Y déroger exposerait aux tourments
de la damnation, dont un véridique supplice de pal après
s’être fait ramollir la peau en une bouilloire infernale
d’acétone. Mais n’oublions pas cet énoncé consolateur de
Benoît, comme quoi il nous faut revenir à l’initial sein
nourricier, celui d’Ève qui est mère de toute humanité !

Telle logique de retour, telle gémellité avec Verlaine :
tout invite à répéter même chronique en un sens inverse,
qui calque la prosodie de la "Chanson d’automne" et dont
les deux strophes-cantiques soient des palindromes. Rbt_
Énoncé — Va
laper Éva !
l’acétone
en ôte cal
avéré, pal
avec none.

En Ordre sa
lune versa
d’une tonne.
Ben note, nu
d’as revenu :
laser-drone.



La règle bénédictine prescrit qu’on plante
du persil dans les potagers de monastères.
Saint Benoît en usait en toute situation :
à cheval, au lit, en présence de disciple.
Les moines assimilent le persil à un jeton
qui ouvrirait la porte céleste, conjecture
qu’évidemment le démon Éblis aura réfutée.
Note j’ai du persil
Benoît alerte-t-il
selles, lit et relation
Éblis répudia jeton
Quatrain palindrome / 6-6-8-8 syllabes / 66
lettres / Ta bénédictine bénit Cid en ébat.

Holorimes bilingues

Il n’est loin de raideur penaude
En toquade qui baguenaude.

Sad is straight
Ça distrait

—— ——

Transcendantal idéalisme
Et zygomatique haschisch
Font paraître la Dame à pic
Du siège de l’anglicanisme.

See Lady straight Canterbury
S’il est distrait Kant herbeux rit

———— ——

Chaque fois que Jean-Sébastien
Le soir regagnait sa masure,
Il rattrapait un fier maintien
En serrant sa large ceinture.

Back home again
Bach homme à gaine

———— ——

D’un couple d’exquis vers je l’ai
l’agent secret manche à balai.

James Bond is stick
J’aime ce bon distique

—— ——

Au revoir Circus : nous sifflâmes
qu’un loyer aux amères lois
mordit — sans égal Messieurs-Dames !
autant de plumards que de doigts.

We whistle good bye Piccadilly
Oui oui ! seul le goût de bail piqua dix lits

Chanson de 3 saisons / Automne holorime

L’automne est l'unique saison à désinence féminine. Inversons avec les trois autres, prinTEMPS, éTÉ, hivER, le genre des rimes de la Chanson d’automne de Verlaine. Le schéma F-F-M-F-F-M gardera la métrique originelle en 4-4-3-4-4-3 syllabes. Peut-être existe-t-il des précédents à cette imitation ? —

Les notes nettes
des clarinettes
du printemps
bercent nos âmes
d’épithalames
exaltants

L’humeur friponne
du saxophone
de l’été
trouble ton foie
qu’a dive joie
enchanté

Les plaintes lasses
des contrebasses
de l’hiver
hantent ta tête
blême poète
doux-amer

"Fatrasong" = trois fatrasies issues d’une contrainte simple : reprendre la richesse phonétique des rimes initiales (LONGS-vioLONS, auTOMNE-monoTONE, etc.), puis amadouer la folie des vers qui en découlent. —

Aux pantalons
des apollons
qu’on boutonne
le bookmaker
prend sa longueur
de cretonne

Sur l’éloquent
problème Kant
cerne un leurre
d’abois latviens
au nez des chiens
qu’il effleure

Quand je rivais
à des civets
un cloporte
cela colla
ma rissole à
l’extraforte

Contredire Verlaine, le projet d’une "Chanson de printemps" est délicat. On notera ici que "doux" et "douce" se suivent de peu, en se souvenant que le grand poète usait à dessein de répétitions. —

L’oud du printemps
jouit d’instants
que n’abrège
mon fol entrain
dont se cure un
florilège

Tout rubicond
du souffle qu’ont
hors l’espace
nos au-delà
je ris que la
mort s’efface

Tranquille sous
un soleil doux
l’onde douce
frissonne ici
pareille à si
jeune mousse

"Chanson d’une semaine" —

À perdre haleine
bondit Verlaine
le lundi
quand les linottes
coulent des notes
glissandi

Puis il modèle
l’onde charnelle
d’un mardi
la plume au pouce
croquis de rousse
arrondi

Roule une lame
du fond de l’âme
mercredi
il rêve un buste
qu’elle rajuste
au body

Je vous invite
écrit-il vite
dès jeudi
à la bien sage
en son corsage
d’organdi

Il se demande
jour de limande
vendredi
quel chaste jeûne
retient la jeune
Milady

Vienne la danse
après la panse
samedi
chacun de fièvre
et de genièvre
ébaudi

       Mot d’abandon
       sous l’édredon
       ce dimanche
       le saignement
       d’un cœur aimant
       ne s’étanche

Trois strophes palindromes de mots, contrainte compatible avec une syntaxe pseudo-médiévale. —

Armes d’enfer
boutant pleurer
tant de larmes,
larmes de tant
pleurer boutant
enfer d’armes.

Reine sans Lear,
flot à gémir
trop de peine,
peine de trop
gémir à flot.
Lear sans reine.

Lumière sans
reflets bruissants
les libère,
libère les
bruissants reflets
sans lumière.

"Son automne sonotone", inspiré de Gilles Esposito-Farèse. —

Blé sans vainqueur
blessant vain cœur
à l’automne
dans sanglot creux
danse angle ocreux
allo ! tonne

Poe émouvant
poème ou vent
sceau n’est leurre
qui rhum ancien
chiromancien
sonnait l’heure

Laid comme au faix
l’écho mauvais
misanthrope
de-ci de-là
décidé l’a
mis en trope

"Chanson d’Oscar" : Clémentine Mélois à la manière de Verlaine. —

Blessé Simon
m’alarme — Mon
capitaine !
les Albigeois
ils sont dix fois
la centaine.

Preux encerclés
nous armons les
catapultes.
J’abats vainqueur
ma dague au cœur
des tumultes.

Chef d’ennoblis
mâchicoulis,
je l’étouffe
ce feu bougon
qu’enfle un dragon
sous la douve.

On donnerait
son empire et
sa province
pour le parfum
à qui sniffe un
Chocoprince.

Le goût d’Oscar
penche au nectar
de la fraise.
— Oh ! chevaliers
les vanillés
sont fadaise.

Mar Bikx

Mar, chère Mar Bikx : nous trouvons Dream a little dream of me encore plus beau depuis que tu t'es endormie en l'écoutant.

                       


   Braves Belges ! disait César
   qui battit Vercingétorix
   mais jamais n’eût asservi Mar,
   jamais n’eût triomphé de Bikx.

   Mar, où sa campagne la mène,
   encercle d’une douce étreinte
   la troupe gauloise ou romaine
   qu’elle désarme loin la crainte.

   Que visait Mar jusqu’à Pirou ?
   Qu’a-t-elle alors conquis ? Tout cœur
   séduit de pince-sans-rire ou
   d’une heureuse paix sans vainqueur.

   Quant à sa cigarette — mainte !
   nul ne croit qu’elle soit éteinte.


.

Raymond c'est l'heure

Sources : Perec d'après Proust (Longtemps je me suis couché, mouché, bouché... de bonne heure) et Verlaine (L’heure exquise). Les 12 strophes qui suivent sont un tour d’horloge en résonance avec l’heure, citée à la fois chez Perec-Proust et chez Verlaine. Il y a 12 mots rimes distincts en "-eur(r)e" et 12 verbes à l’impératif en "-vons" (sauf le Raymond final, celui par qui tout est arrivé).

1 —

Afin qu’une oie
donne magret,
confit et foie,
c’est sans arrêt
que l’on l’écœure.
	Gavons, c’est l’heure.

2 —

Tantôt l’on dîne.
Pantagruel
sur sa tartine
enduit du miel
avec du beurre.
	Bavons, c’est l’heure.

3 —

Le vin nous saoule
sous le tonneau,
la grappe coule
rouge son eau...
la vigne pleure !
	Buvons, c’est l’heure.

4 —

Quand on la goûte,
chu sur le dos,
l’ultime goutte
de calvados
est la meilleure.
	Cuvons, c’est l’heure.

5 —

La chose est grave
dans la litho
que le grès boive :
ipso facto
l’encre demeure.
	Gravons, c’est l’heure.

6 —

Noix siccative
par un tuyau,
fraîche lessive
qu’on nettoie au
parfum qui fleure.
	Lavons, c’est l’heure.

7 —

Ô peaux mousseuses
qu’on décape au
pot des valseuses,
ô bains de peau
postérieure !
	Savons, c’est l’heure.

8 —

Jet de grenades.
Soixante-huit
aux barricades,
Gay-Lussac fuit
ce qui l’apeure.
	Pavons, c’est l’heure.

9 —

D’abord service
haut dans les airs.
La balle glisse,
coup droit, revers,
envol et leurre...
	Servons, c’est l’heure.

10 —

On nous enterre ?
Poussons le son !
Le commentaire
de Mendelssohn :
— Gamme mineure.
	Crevons, c’est l’heure.

11 —

Pour filature,
il prit le bus
et la voiture,
puis pédibus
du Havre en Eure.
	Suivons, c’est l’heure.

12 —

Mots de Zazie :
— Ça m’est égal,
mon cul la vie !
L’instant fatal,
faut bien qu’on meure.
	Raymond, c’est l’heure.

.
.
.

Post-scriptum —

Saison des semailles le soir,
Quels pectoraux, il faut les voir !
Mais le brandebourg se dégrafe :
Taffe taffe taffe... épitaphe.

Inspiré de Victor Hugo, ce quatrain peut se traduire dans un esprit voisin de la contrainte de Delmas :

Le geste auguste du semeur,
Le leste buste du frimeur.
La veste juste du chômeur,
La peste fruste du fumeur.

Jean-Michel Pochet

À supposer, oulipotes, qu’on nous demande d’inventer un sacrément picaresque personnage de roman, ou plutôt de bande dessinée puisqu’il devrait panacher divers caractères trouvés chez Hergé (le chic vestimentaire de Laszlo Carreidas, la descente hydrophobe d’Archibald Haddock, la jovialité de Séraphin Lampion, l’érudition de Nestor Halambique, la science pointue de Tryphon Tournesol, tout ça avec le cœur de Tintin s’il vous plaît), invraipensable héros belge d’épisodes fantabuleux (en rafale : capitaine de steamer sur les cinq océans et le canal de Bruxelles ; collectionneur quenaldien le plus exhaustif du monde ; pionnier continental de la bicyclette Brompton depuis les pavés wallons jusqu’aux pistes balkaniques ; humaniste combinant Érasme et la ‘pataphysique ; cousin d’Hercule Poirot traquant pour le fun la circulation des liquidités en Europe ; sujet moqueur sous le nez des rois lui-même grand prince), partenaire à qui on téléphonerait dans l’espoir de tomber sur son répondeur — lequel vous laisserait sans voix (un jour « La poule pond / la poule repond / ce téléphone répond », le lendemain « L’étranger à la recherche du temps perdu fait le procès du petit prince dont la condition humaine voyage au bout de la nuit / et pour qui sonne le glas de ce rude hiver des raisins de la colère ? », etc. ad libitum), un type enfin qui aurait l’art d’arriver pile poil où l’aventure se noue (Lille le 20-02-2002 au baptême de Zazie Mode d’Emploi) et comme aimanté par des coïncidences sublimes (guide d’une visite oulipienne du métro bruxellois en grève ce matin-là), eh bien nous répondrions qu’il est inutile de l’inventer, ce héros : il a existé, c’était notre ami Jean-Michel Pochet.

             
    JMP disparu le 6 janvier 2021 / photo Marie-Hélène Lemoine

Eddie bûcheron de Thébaïde

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       Ceci est un conte de Noël modérément optimiste,
       dont la morale sera holorime & calembourgeoise.
       François Caradec, l’oulipien, soutenait que les
       pires calembours sont les meilleurs. En 2021 ça
       nous permet d’encore former nos meilleurs vœux.
EDDIE BÛCHERON DE THÉBAÏDE — conte où apparaît le nombre 2021

Il était une fois dans la cité de Thèbes un vétéran bûcheron, le plus fort et le plus vieux qu’on eût su imaginer. Plus fort que Samson, plus vieux que Mathusalem, néanmoins malheureux homme hélas ! Le grand âge avait chamboulé sa tête, chaque idée lui venait en dépit du bon sens. C’est ainsi que partout on l’appelait Eddie — façon de dire "idée" à l’envers.

En cette époque lointaine, il faut imaginer la Thébaïde couverte d’une jungle si étendue, que le philosophe Diogène la disait à la mesure de la sottise humaine. L’on rapporte que là-bas des foules fanatiques vénéraient le Veau d’Or, icône diabolique à l’image du buffle des marais. Comment renverser pareille engeance ?

Le Conseil des Sages se réunit. À l’issue d’un savant débat, on convoque Eddie, on lui donne mission de dresser un bûcher assez grand pour immoler la monumentale idole païenne. Sans se douter de leur propre folie, les Sages concluent :
— Qu’importe si tes idées vont pieds par-dessus tête, ta force démesurée convient à notre affaire.

Force démesurée, les supposés Sages ne croyaient pas si bien dire. Le bûcheron se met à la tâche, et il ne se trouve bientôt plus un arbre à perte de vue. Pas une bille, pas une branche, pas une ramille qui ne fût rapportée au bûcher promis. Adieu canopée et futaie ! Adieu fraîcheur des mares et clairières ! Adieu buffle sylvestre à robe dorée, ruminant les baies et les feuilles ! D’une verdure luxuriante et de la faune s’y abritant, Eddie n’a laissé qu’un désert à perte de vue, refuge des seuls serpent, scorpion et vague anachorète qui prêche des fables amères.

Tragédie du Veau d’Or. Eddie l’assassin de la forêt aura tantôt tout détruit par la hache. Et par le feu, comme s’il incarnait la main vengeresse du titan Prométhée. La sueur au front, cognée à la main, n’annonce-t-il un barbecue mémorable au soir du grand bûcher ?

— Écoute-moi, buffle doré réfugié sous l’amoncellement de bois séché, tu te consumeras au soleil de Thébaïde, et durant que tu rôtiras, je t’entendrai meugler les péripéties de la jungle disparue. Ta chair imbibée d’histoires n’en sera que plus succulente, mon appétit mieux rassasié, ma sieste plus paisible.

Paisible ? Insatisfait d’avoir rasé la forêt de Thébaïde, il pousse son chantier au septentrion, glissant de Sahara déboisé en Espagne aride, passant les Pyrénées jusques en Vendée. Le voici parvenu au domaine d’un noble vicomte, brasseur de surcroît : le Vendéen.

Eddie ne prend pas longtemps à arriver au château. Il heurte, toc, toc.
— Qui est là ?
— C’est Eddie, le bûcheron, et j’ai grand soif d’avoir abattu… j’ignore combien d’arbres. On m’a dit en chemin que vous brassiez une bière, la meilleure du royaume.
— L’on vous a fort bien renseigné, messire Eddie. Entrez et videz à volonté de mes vastes gobelets de cristal.

Eddie entre et vide son premier gobelet d’une demi-pinte. Le goût l’enchante, alchimie de malt, d’orge et de houblon brassés en la plus pure des eaux minérales. Il boit une autre bière, non sans apprécier les reflets ambrés dans le tube de cristal. Au quatorzième gobelet, il lui semble tenir non plus des chopes, mais de ces frais fagots qu’il débitait jadis sous l’auvent de sa cabane de bûcheron.

Cependant qu'il boit, Eddie le colosse compte les "bûches" de bière du Vendéen.
— 451, Hun quoi ?
— 1244, quand même faut bûcher pour y arriver.
— 1346, peste déjà ?!

Il compte encore.
— 1871, comme un p’tit goût de cerise… pas commune celle-ci.
— 1939, ça fait drôle.
— 1945, celle-là c’est de la bombe !

Il compte toujours, jusqu’à en avoir englouti…
— 2021, peut-être me faudrait-il ralentir. Arrêter ?

Soif étanchée, l’ivresse d’Eddie lui souffle une leçon enfin avisée : va te reposer.
— Je me chaufferai au soleil à la façon de Diogène.
Durant qu’il philosophe sans agitation ni vanité, une première plantule verdoie sur le compost du bûcher abandonné. Nous sommes en Thébaïde, pays où le buffle doré broute tranquille.

RÉSUMÉ EN VERS HOLORIMES —
     Hé ! ce Veau-Tragédie
     est-ce votre âge Eddie,
     killer prométhéen
     qui leur promettait un
     mets à péripétie ?
     Mais sa paix ripe et scie
     deux mille vingt-et-un
     demis "Le Vendéen".

In memoriam Franck Balandier

Pour Franck Balandier (1952-2020), l’ami qui adorait les chansons.
Il nous laisse un livre à paraître : Sing Sing - musiques rebelles sous les verrous...

.

          Photo Yourcenar

   — L’or enfui de Franck (sur l’air qui vous plaira) —

                Perpète à Sing Sing
                Balandier s’isole
                Un pur cas d’école
                D’élégant exil

                Plume des braqueurs
                Il tourne la page
                À la mode apache
                Qui ravit les cœurs

                Our heart is a bank
                On nous dévalise
                Give us back now please
                L’or enfui de Franck

.

Le transparent glacier

Avant les notes 1, 2 et 3, on peut lire en vitesse :
- vingt-cinq sonnets (1),
- dix millions de sonnets (2),
- une myriade de myllions de byllions de sonnets (3).

              

(1) La version électronique des dix millions de sonnets palindromes "Être venu damer Icare" a été éditée aux Éditions du Camembert (hélas, la maison a coulé / photo ci-dessus du recueil épuisé). Voir encore le film de Bart Van Loo.

(2) Un autre dispositif de sonnets combinatoires existe, codé par Nicolas Graner puis Gef, et logé chez ce dernier : le "Sonnet combinatoire de lui-même" à paraître en 2021 aux éditions Berline-Hubert-Vortex à Lille.

(3) Enfin depuis octobre 2020, c'est grâce à un nouveau programme de Gef que "Le transparent glacier" peut être actionné en ligne :
10 000 000 000 000 000 000 000 000 000 sonnets.

Ces recueils divers s'inspirent d'une même invention, les Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau.

            
                                            RQ par RR

Sol diagonal

Inspiré d'une proposition de Rémi Schulz à la Liste Oulipo, poème en 12 vers où la syllabe "sol" occupe les positions successives de 1 à 12 dans les alexandrins. Vers pêle-mêle recopiés chez Corneille, Cros, Hugo, Mallarmé, Moréas et Sand. La ponctuation a été adaptée à ce nouveau texte, le "Si" conjonction transformé en "Si !" adverbe.

Soleils plus flamboyants, plus chevelus dans l’ombre,
désolés sans l’orgueil qui sacre l’infortune,
où le sol est jonché de paille et de chiffons
aux yeux du solitaire ébloui de sa foi !

Mon théâtre, Soleil, mérite bien tes yeux,
mais non l’horreur du sol où le plumage est pris.
Quand il baigne, mon corps solitaire le glace :
pousses-en jusqu’au bout l’insolente manie...

Je vois des boucliers au grand Soleil reluire.
Si ! ce très blanc ébat au ras du sol dénie
une épaisse verdure opposée au Soleil,
les citrons verts, et la graine de tournesol.


Indications scénographiques revisitées pour Tristan & Isolde.

Soleil tout noir, un absolu désir affleure
au solstice cyan : Isolde implore Orphée
que son solo heurté d’inconsolés soupirs
la déboussole, et que Tristan l’absolve alors.
« Chus en Vélosolex au pied du Mausolée,
laçons la camisole en quoi l’amour se solde ! »

Redoublée, la syllabe "sol" occupe les places successives 1-7, 2-8, 3-9, 4-10, 5-11 et 6-12 dans 6 alexandrins. Rendez-vous à Bayreuth.




Un soc fouille le sol, m’enveloppe et m’isole,
C’est le maître absolu d’un renom bien solide :

Îles au sol désert, lacs à l’eau solitaire
Et des soldats de pierre et des soldats de cuivre.

Absolu dans les cieux, absolu sur la terre,
Solstice ! un juin normand sollicite la glace.

La même contrainte en ordre inverse ("sol" en positions 6-12, 5-11, 4-10, etc.), cette fois en assemblant des fragments volés à Hugo, Corneille, Molière & Quinault.

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