Le blogue de Robert Rapilly

Un Voyage d'Envers / L'encrier revanche

Deux parutions courant novembre.

Un Voyage d'Envers à la Contre-Allée est un livre composé en sept ans, cosigné Philippe Lemaire auteur des somptueuses ambimages. Ce retour d'El Ferrocarril de Santa Fives célèbre l'inestimable rencontre du métallo lillois Manuel Mauraens et de l'Indienne inca Abipone Lules. Ce serait peu dire que depuis 2011, nous avons mis grand cœur en ce Voyage : auteurs et maison d'édition.

                 

Longueur de temps ici, fulgurance là. Dans les deux cas, l'espoir éditorial luit...

L'encrier revanche est un pantoum à la gloire des verriers bousilleurs. L'ouvrage imite l'art du verre, soufflé et taillé sans pause en sept semaines aux éditons Invenit. Recueil à "réalité augmentée" vertigineuse : en tournant les pages, nous manipulerons l'encrier en 3 dimensions pendant que les musiques hyalines de Lætitia Gallego & Martin Granger nous envoûteront par le cornet du smartphone.

                   

Nota bene — Le calendrier ci-dessous sera complété au fur et à mesure des lectures, causeries et concerts...

  • Samedi 10 novembre 2018 à partir de 16 heures, lecture d'extraits de "Un Voyage d'Envers" lors d'une exposition des ambimages de Philippe Lemaire à L'Espace du Dedans, 28 rue de Gand à Lille.
  • Vendredi 16 novembre à 18 heures au MusVerre de Sars-Poteries, concert de l'Humeur Vitrée et lecture de "L'encrier revanche" par RR.
  • Dimanche 18 novembre à Villeneuve-d'Ascq, Halle Canteleu, Philippe Lemaire et Robert Rapilly serons présents au salon du livre.
  • Ce même dimanche 18 novembre après-midi, L'Humeur Vitrée (sans RR) chantera et dira "L'encrier Revanche" au MusVerre.

À polir mille fois s'affinent nos forets

14 vers sur la série vocalique A-O-I-I-E-O-I-A-I-E-O-O-E = Aboli bibelot d'inanité sonore ; l’idée m’en a été soufflée par Gef.

Jargon distillé d’Oïl, sabir d’écho sondé,
partons d’infimes mots mi-latins ; ce folklore
va polliniser Oc d’irascible Gomorrhe
sans honnir ni l’espoir Darwin, encor Brontë.

Argo visite Odin, navire d’ors brodé ;
à bord l’irisé foc cristallin se colore
d’aconit liseron, d’irradié phosphore.
Dans son filin s’étoila l’Himéros dompté.

Samson s’il brise gong, sphinx massif et colonne,
ramollit-il des doigts la cire ? Lors comment
accomplir singleton, whist appris de Gorgone ?

N’a-t-on fini le foin, abrité son, froment...
la soif interrompit à-pic ce long moment.
Adonc midi s’endort, s’imagine, s’ordonne.

Post-scriptum 5 jours plus tard — Cheminement repris du billet De Sirène en Pibrac, se rapprocher du Desdichado, cette fois sur 14 séries vocaliques A-O-I-I-E-O-I-A-I-E-O-O-E. Entre-temps Rémi Schulz aussi a écrit une "bibelotabolition" du sonnet de Nerval.

Aboli prince, l’Occitan gris se console
à trop sinistre sort d’Italie obombré :
n’accomplit-il le don d’impartir en obole
l’apport divin étoilant vil tréfonds foré ?

Drapons l’infirme corps ; il bâtit nécropole
d’aplomb, inscrit tel toit latin entr’oblong pré,
val joli, vigne d’onc, cicatrice corolle.
Gascon ci-gît le roi carmin décoloré.

« Car mon livide front signa cippe forclose,
sanglot d’iris dehors, cris d’alliés... ô rose
pardon, dirige-moi d’Aspic en bon Codex ! »

La mort d’instinct répond : « Stigmatisez l’opprobre
— Ra noircit ce tocsin ravivé fors vortex —,
dans l’obit priez Thor, bissant Frigg d’écho sobre. »

NB — Ce sonnet totalise 5555 au Gématron.

Post-post-scriptum 22 jours plus tard — Dans la veine burlesque cette fois, également de gématrie 5555 :

Baron Firmin-Léon, Prinz Raïs de Google,
amortit cinq ressorts, dix chaînes Otto Benz.

Fats Ombilic, de dons imparti, décolore
Lamborghini, vélos italiens, scooters.

Wagons-lits : Vincenzo Bianchi de Bologne,
d’adroits fils dégrossis va visser nos Solex.

Antonin-Philémon Shiva, dit Le Monocle,
à poil filme ton slip, Absinthe Dolores.

Major Philippe mort fit la fine colombe...
malpoli pigeon gris d’avinés colonels !

Sappho d’Izmir — en occitan Philtre Gorgone —
a vomi Christ en croix par litres mordorés.

Dans l’officine Doc vint d’avril en octobre
sans dormir : six, sept mois à lire son Codex.

Torpédo ivre (Rimbaud inédit)

.

En 1873, M.-J. Poot & Compagnie, éditeur à Bruxelles
rue aux Choux, 37, va publier "Une saison en enfer".
La Fondation Gilbert Farelly m’a obligeamment confié
la correspondance qui précéda entre Rimbaud et Poot,
sous une chemise cartonnée dont un volet n’avait pas
été retourné. Or, s’y trouvaient un sonnet inédit et
diverses notes contradictoires. En bref Poot jugeait
ces vers « trop en retrait du réel », à quoi Rimbaud
répliqua : « Alors ? Les forces psychiques déployées
dans mes poèmes surpassent le réel conformiste de ce
siècle... ». Ici le témoignage d’une hallucination :



Torpédo, je ravis la tierce fiancée,
mon essieu réséquant son prétendant Baron.
Moby-Dick imploré par coulpe confessée
cicatrise le creux de corde et d’éperon.

Herse du Grand Désert, la grenade étanchée
coiffera le hameau : blés mûrs hors le sillon.
Quoi gorger de sa treille à peine vendangée...
au gibet, le festin des corbeaux de Villon.

S’y lovait un python d’élastique cintrage,
sur toi l’onde et la foudre, ô Stradivarius !
L’anachorète au ban prophétise l’orage,
il jure galonner d’elliptiques nimbus.

Ce relaps descendu d’Empires de la Lune
vient qui martèle Orphée, épousailles d’enclume.



« Peut-être, à supposer que vous réduisiez de moitié
votre logorrhée, y comprendrait-on quelque chose ? »
Ainsi Poot mit-il au défi Rimbaud, qui renvoya, sans
se départir, ces sept notes à la fin des distiques :

Torpédo, je ravis la tierce fiancée,
mon essieu réséquant son prétendant Baron.

Le cabriolet exogame blessera le vicomte notoire

Moby-Dick imploré par coulpe confessée
cicatrise le creux de corde et d’éperon.

Le cachalot expiatoire blindera le vide noué

Herse du Grand Désert, la grenade étanchée
coiffera le hameau : blés mûrs hors le sillon.

Le cactus explosif blondira le village nourricier

Quoi gorger de sa treille à peine vendangée...
au gibet, le festin des corbeaux de Villon.

Le cadavre exquis boira le vin nouveau

S’y lovait un python d’élastique cintrage,
sur toi l’onde et la foudre, ô Stradivarius !

Le caducée extensible bombardera le violoniste noyé

L’anachorète au ban prophétise l’orage,
il jure galonner d’elliptiques nimbus.

Le catéchiste extradé bordera le virage nuageux

Ce relaps descendu d’Empires de la Lune
vient qui martèle Orphée, épousailles d’enclume.

Le cathare extraterrestre bossèlera le virtuose nubile



Quelques éléments relatifs à l’histoire de la poésie
s’imposent ayant parcouru ces notes. D’abord Rimbaud
a lu Melville, cela on le savait. Surtout on apprend
que le fameux cadavre exquis n’est pas une invention
surréaliste. À l’inverse, Rimbaud sera précurseur du
surréalisme : n’invoque-t-il des « forces psychiques
(qui) surpassent le réel ». Davantage encore, le S+7
n’est pas non plus une invention oulipienne, Rimbaud
généralisant d’emblée le dispositif à SAV ± n. Voici
un cas d’école de plagiat par anticipation d’Oulipo.
Telles précisions encyclopédiques certes utiles sont
barbantes, j’en aurai heureusement fini en proposant
de vérifier cette conjecture : imitant Rimbaud, tout
sonnet peut-il se réduire de moitié, en sept phrases
de syntaxe S-A-V-S-A (où S = subst, A = adj, V = vb)
dont les mots seraient enchaînés par ordre SAV ± n ?

Je suis le ténébreux, — le veuf, — l'inconsolé,
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie :

Le ça exorcisé bleuira le velours noble

Ma seule étoile est morte, — et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie.

Le cachot expiré blindera le velum noueux

Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,

Le cadavre exquis blottira le vénitien nourri

La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le pampre à la rose s’allie.

Le cadeau exsertile boira le vin nouveau

Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la reine ;

Le cadet exubérant bouillira le visage novice

J'ai rêvé dans la grotte où nage la sirène...
Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :

Le cæcum exulté bouleversera le voyageur noyé

Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.

Le cahot ex-voto bourdonnera le wagnerisme nuancé

De Sirène en Pibrac

Aux accents près, les voyelles dans l’ordre du sonnet Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui :

De sirène en sillage — entendez saur bouquin
à Pirou s’éclipser —, ma fleur sous l’ancien signe
est azur d’obscurs cieux, étrave d’outre-ligne,
écarlate papier dès son puits d’or sanguin.

Ulysse pauvre gloire ouït ce blues en juin ;
là s’irrigue, aiguisant le morfil, gente vigne
d’où l’appoint arraché par eight o’clock fût digne
sursaut, festin de miel avec serti sequin.

L’opus cool chez vous Jehanne éclate flacon ivre,
rare transe il piégea loin l’eau d’humide givre :
artimon-cœur, hublot ouvert, quarte péril...

Saborde un galérien, du rouf le mât chavire,
filin hormis rideau l’onde soigne l’exil,
quête dans l’interdit illuminé de lyre.

Cheminements opposés, s’éloigner autant que possible du même sonnet Le Cygne bien que répétant l’ordre exact des voyelles ; cependant se rapprocher du Desdichado, dont le thème général et des mots apparaissent :

En Sirène, en Pibrac, en ténèbre au doux fruit,
plairont sur treille à fleur : lots d’humanité, mines
d’émaux, soupirs écrus de pampre, rouges vignes...
Lear nage baiser ce front pur, Biron la nuit.

Guyenna fut étoile ; ou fille. Un rêve luit,
l’air dingue ait Lusignan encor grisé des isthmes.
Fors Sun-Ra noir jazzman, hélas Berlioz fou signes-
-tu ? Salut reine, prince, affres de pire bruit.

Pour consoler proue agrégeant Mélancolie,
sans ce chant plein ni fée : abolir l’eau. Pluie, île,
maison, grotte d’un luth sont douleur, transe, esprits.

Rancœur, l’asservi veuf modulé d’amant ivre
ici sortit. Rideau. Constellons sistre et cris,
sûrs de ne vaincre Sphinx : il tut fidèle lyre.

Ressort sensible ci-dessus, deux énoncés peuvent comporter dans l’ordre les mêmes voyelles mais sonner très différemment. Il existe des situations radicales d’isovocalismes hétérophoniques, par exemple :

Melle De Broglie / en Hermès jolie    =   E E E O I E

Poor Yankee / cow-boy sans ferme      =   O O Y A E E

etc. ad lib. (en fait...)             =   E A I

Quatre superstitions

Les rimes jouent des mots "lapin", "fer à cheval", "un chat noir" et "vendredi 13".

Superstition 1 —

Matin radieux du 10 juin 1862 : suite à des travaux
de réfection (le mât, on l’a peint), faut-il croire
que le capitaine Hoffmann prononçât pour l’équipage
tout réjoui de son steamer L’Hirondelle (Lac Léman)
pareil discours de bombance (fac-similé Le Messager
Boiteux, 1863) ? S’ensuivit un naufrage sans aucune
victime ni explication. Énigme typiquement durable.
=
Navire pimpant ! qu’on lape un
schnaps avec délectable appen-
-zel. Matelots, goûtez la pin-
-tade cuite au fournil à pain.

PS — Ligne 3 du paragraphe, un message privé m'a demandé pourquoi "prononçât" à l'imparfait du subjonctif. Lire parmi les nombreuses gloses de Corneille, Andromaque :
Hélas ! on ne craint point qu’il venge un jour son père ;
On craint qu’il n’essuyât les larmes de sa mère.




Superstition 2 —

Existe-t-il un Godin qui ne serve pas
à griller du shit, cuire une omelette
ou attiser la virilité (appelons cela
le Godin d’Odin) : foyer dont sortent
ratatinées Brünnhilde et la pantoufle
porte-bonheur de son noble destrier ?
=
          Quel calorifère acheva l’
âtre à réchauffer hasch, œufs, val-
    -seuses ? Quel enfer hache Val-
       -kyrie et son fer à cheval ?



Superstition 3 —

Les Anglais caillassent Buridan et
Charles VII, l’héritier du trône ?
D’Arc s’en va déclencher la guerre
et conjurer enfin le mauvais sort.
=
Perfide Albion lynche âne, hoir...
But this time I will unchain war !
dit Jeanne qu’y voit un chat noir.



Superstition 4 —

Cette sainte de l’Enfant Jésus solde
ses entrailles à une fille de Nantes
qui tricote en passant de l’angoisse
au funeste lendemain du jeudi douze.
=
              À vendre ! dit Thérèse
        Dans son ventre Édith tresse
             et couve entre détresse
               et le vendredi treize

Indécence d'un des sens

Sonnet sans sens, mais à rimes ou assonances millionnaires hétérosexuelles : "oxymore" féminine / "occis mort" masculine, etc.

Mort-vivant vaut pour oxymore
mais pléonasme un occis mort.
Le frac et le froc et les gants
avec du fric font l’élégance.

L’une Aquitaine Éléonore
frappe Albion : elle est au nord.
Joute tribale et différends,
Miss Angleterre et Lady France.

Biche noyée en l’hallali
bois ta fureur jusqu’à la lie ;
la meute promiscuité
aux cors t’a promise cuitée.

L’adolescence s’aime en slip,
qu’il s’abaisse l’on s’émancipe.

Sélénet potager

Peu de sens ci-dessous, mais assez peut-être pour ressentir du contentement que ce double sélénet (prosodie = « Au clair de la lune ») ait des vers holorimes, le premier de chaque strophe associant à un verbe ou à un auxiliaire le pronom personnel "-je". Également sur les sélénets holorimes, deux liens à visiter chez Gef ici et .

Vent pyromane ai-je
Mis le feu nantais
Vampire au manège
Mille foehns hantés

Tasse ou pâle accours-je
Cool Adam se but
Ta soupe à la courge
Coula dans ce but

Hallali m’endors-je
Sœur Ève dotant
À l’aliment d’orge
Ce rêve d’autant

La cive m’en ceins-je
Hourra paradis
Lascivement singe
Ou râpe à radis

Post-scriptum — Sur la même rime en "-je", distique holorime dont l’accentuation varie : d’abord trimètre romantique = 3 x 4 syllabes, puis alexandrin "moderne" sans césure bien marquée :

— Vit ! stupre au pas ! gant de toilette en dure éponge !
— Vis-tu propagande, toi l’étendu ? réponds-je.



Sélénet pâtissier —

Pyjama de laine
Quitte on bave éclair
Pigea Madeleine
Qui tombe avec l’air

Dans ces abris Hoche
Sentira Miss où
Dansait sa brioche
Sans tiramisu



Sélénet sylvestre —

Chamelle on t’enchaîne
Éros ô décors !
Jamais longtemps chêne
Et roseau des corps

Carrare omet marbre
Sa pince et Goya
Cas rare au même arbre
Sapin séquoia



Sélénet industriel —

Étienne Œhmichen, ingénieur chez Peugeot, a mis au point
en 1911 la dynamo d’éclairage et le système de démarrage
pour les moteurs à explosion ; cela lui vaudra le surnom
de « Dynamo-Tonnerre ». Travailleur impénitent, il avait
l’habitude d’avaler en vitesse un casse-croûte juché sur
sa motocyclette de 1,5 ch et 198 cm3, sans s’accorder le
moindre temps de pause ni dévier du chemin de halage qui
l’amènerait au travail près des mécaniciens de Belfort :
écartant d’un coup de trompe quiconque l’aurait retardé.
Œhmichen s’insurgeait encore qu’une note se fût rajoutée
à son brevet d’arbre à cames sans que l’on y créditât la
centaine de « chevaliers-mécanos » aimait-il à dire, qui
l’avaient assisté sur son marbre de précision. C’est lui
qui leur suggéra de protester vivement, à la mode maori.

Dynamo-Tonnerre,
qui des mécanos
dîne à moto, n’erre ?
Quittez mes canaux !

Pas l’addendum arbre
à cames n’a cent
paladins du marbre ?
Haka menaçant !



Commentaire sur les holorimes —

Nos jeux oulipotes seraient ce que dit le Fou au Roi,
entendre Mallarmé pour le roi et nous pour les fous :
il creuse le vers ; nous le forons jusqu’à l’absurde.
Par ex. l’holorime et les connexions qui s’ensuivent,
éclairage appuyé sur l’inconscient de notre lexique ?
La fortune de certains mots ne proviendrait-elle d’un
jeu d’assonance & résonance avec d’autres au registre
des passions, de l’ivresse, du plaisir et de la peur,
voire de soudaines lucidités en dépit des apparences.
Un faussaire « délivré ment » bien que commît « délit
vraiment » ; à quoi répond son « euphorie » sinon que
« le faux rie » ; etc. N’en déduirait-on qu’holorimes
& qu’autres acrobaties oulipiennes sont moins futiles
qu’il n’y paraît ? Une langue, vivante cela s’affûte.

Faux le doux bluff lèche
très sensiblement
folle double flèche :
trait sans cible ment.

Leurré des mots, lie
à Narcisse éclair ;
l’heure est démolie,
anar si sec l’air.

Hors-champ / cahier des charges d'une nouvelle

Bloomsday à Grandvillé, sur le modèle de Joyce ("Ulysse") et de Perec ("La Vie mode d’emploi"), François Graner a proposé d’établir le cahier des charges d’un roman à écrire par la suite. Ci-dessous projet d’une nouvelle intitulée "Hors-champ" — à l’attention prioritaire et imminente du LaProPo (Laboratoire de Procrastination Potentielle) : quatre chapitres de quatre paragraphes ordonnés en quatrine quant à l’ordre d’entrée en scène de quatre personnages.

Caractéristique fondamentale de "Hors-champ", le récit se fonde sur l’éclipse des protagonistes principaux. Autrement dit, ils n’apparaîtront... qu’absents. Liste non exhaustive de situations (inventaire provisoire, qu’il faudra décliner en ordre logique) : grimés, cachés, pas encore nés, en fuite, fantômes, à l’état d’êtres imaginaires, mythiques, défunts, etc.

Les quatre se nomment Abipone, Rōnin, Nyx et Huitzilopochtli.

Deux d’entre-eux de chair et de sang :

  • Abipone incarne l’esquive. Chaque fois que le récit la concerne, elle aura quitté la scène.
  • Rōnin est en quête perpétuelle. Sa présence imminente plane déjà sur le lieu de l’action, dont le récit s’écarte juste avant son arrivée.

Les deux autres sont des prosopopées au caractère tranché, sans complexité psychologique :

  • Nyx la nuit, le vide, le trou noir, occupe une place invariante au cœur des quatre chapitres du roman.
  • Huitzilopochtli le soleil apparaît certes au grand jour... mais ne luit pour personne.

Bien présents et concrets, divers personnages secondaires (liste à établir logiquement, du genre au pif patron de bistro, conductrice d’autobus, courtier d’assurances, caissière de cinéma...) parlent d’Abipone la fugitive, de Rōnin le paladin, de Nyx la nuit et de Huitzilopochtli le soleil, s’en souviennent, les imaginent, les attendent, les craignent, leur vouent un culte, les maudissent, leur adressent des messages, etc. (établir ici aussi un classement de postures à ordonner au fil des pages).

Les quatre chapitres comportent quatre paragraphes dont chacun, tel un plan fixe cinématographique (s’attarder à la liste des lieux et leur cadre), est marqué d’une sorte de "souffle" dans le décor ou dans les propos des personnages secondaires. En ordre de quatrine, les paragraphes relateront les circonstances suivantes (à quoi manque encore (j’écris ceci le 27 juin 2018) un ressort narratif assez puissant pour entraîner l’envie de lire la suite) :

1) Premier chapitre, 4 paragraphes A, R, N, H :

  • A = le départ récent d’Abipone,
  • R = l’arrivée imminente de Rōnin,
  • N = l’infini sidéral de Nyx la nuit,
  • H = la splendeur vaine de Huitzilopochtli.

2) Deuxième chapitre, 4 paragraphes H, A, N, R.

3) Troisième chapitre, 4 paragraphes R, H, N, A.

4) Quatrième et dernier chapitre, retour à l’ordre initial A, R, N, H.

(à suivre... / ci-dessus état du projet au 27 juin 2018)

Bloomsday 2018 à Grandvillé

Nicolas Graner organise certains printemps des "Jeux Oulipiques divers" dans sa douce campagne de Grandvillé. Le 16 juin 2018, Bloomsday, il a invité les oulipotes à écrire et cuisiner d'après Joyce. Sur place, entre autres stands poétiques en libre service, on pouvait aussi inventer de nouvelles disciplines sportives, exclusivité des Jeux Oulipiques va sans dire...




DIALOGUE IMAGINAIRE DE CHARLES DICKENS & JAMES JOYCE
(inspiré du Lol n'Bob Show)

(Dickens)
  À moi, Joyce, deux mots : connais-tu le prénom
  de Twist ? C’est Oliver, purement anglais...

(Joyce)
                                              Non !
  Ce blase émane, Dick, de ma natale Irlande.
  Dis voir quel Saint Patron régala de provende
  le pays dont Merlin enchantait l’alambic ?

(Dickens)
  Comment ne l’assavoir ! C’est l’évêque Patrick
  qui chassa le sorcier, suppôt de satanismes ;
  qui délivra du mal les rouquins et rouquines
  sujets en ta paroisse aux hurlevents d’ajoncs.

(Joyce)
  Que nenni, que nenni ! Là-bas nous dirigeons
  nos fervents angélus vers l’unique auréole
  secourant dénuement, tristesse, rubéole,
  peines de cœur, prurits... Nos suppliques et vœux
  vont au seul Oliver !

(Dickens)
                        Mais donc, si vos cheveux
  s’enflamment de la sorte au singulier mélange
  de paganisme obscur éclairé par un ange,
  qu’en professent les clercs ?

(Joyce)
                                Sic prêchent les gourous :
  « Le bel ange Oliver, il protège les roux ! »



RECETTE À SERVIR AU BLOOMSDAY
(acrostiche marabout sur 2 lettres)

Tous les 16 juin, en souvenir de son premier amour, James Augustine Aloysius se régalait d’une joue d’oye ychoussoise en cervelas — saucisse traditionnelle du canton de Mont-de-Marsan, à base de délicate chair prélevée autour du gosier de palmipèdes.

   JOue
 d’OYe
   YChoussoise
en CErvelas



SOUFFLER N’EST PAS JOUER
(d'après une idée de Jacques Jouet)

« Souffler n’est pas jouer », sport coopératif,
prend longanimité pour morale première.
On n’y vainc rien sinon qu’un prodige sportif :
sans les mains, sans la bouche, éteindre la lumière.

Dessous un paravent large de douze pieds,
on craque une allumette, et la flamme s’allume
d’une obscure chandelle entre deux équipiers
qui s’en vont l’écraser, tel marteau sur enclume.

Mais cet air percussif, ils le vrillent comment ?
Par simple mouvement des pavillons d’oreilles
dont le premier zéphyr esquisse tournoiement,
puis résonne simoun de djinns à Jrhymareyes.



DÉDICACE

Le 16 juin 18
Grandvillé l’espoir luit
Robert chante en l’honneur
de Bloomsday chez Graner

Steeple-chase pantrine

Une pantrine (= pantoum + quatrine) autoréférente sur 3, 5, 8, 13 syllabes — quatre nombres dans la suite de Fibonacci.

En pantrine
de Fibonacci
l’assonance à moins que la rime
se mesurera d’étalon ample ou rétréci

Que rodéo soit la suite de Fibonacci
steeple-chase
d’étalon ample ou rétréci
par trois cinq huit treize

Pareil steeple-chase
revient sur ses pas mais sans répéter le parcours
de segments par trois cinq huit treize
longs ou courts

Le parcours
quinconce en quatrine
achoppe à des vers longs ou courts
doublant du pantoum l’assonance à moins que la rime

Post-scriptum — Même forme dont le lexique a été puisé au Lento de Charles Cros. L'alternance des rimes est irrégulière : F-M-F-M / M-M-M-M / M-F-M-F / F-F-F-F.

De la rime
pour ensevelir
le malaise grand qui t’opprime
j’aurai fait un vers du linceul de ce souvenir

Le cœur fut trop grand quelque soir pour ensevelir
froids défunts
du linceul de ce souvenir
nos soie et parfums

Premiers froids défunts
piétinez d’abord avec les rythmes que personne
à l’encan nos soie et parfums
ne lui donne

Que personne
lueur de la rime
ni bien des trésors ne lui donne
sans vide revoir le malaise grand qui t’opprime

Observation de Rémi Schulz sur ce poème aux vers de 3, 5, 8, 13 syllabes :

358 lettres => gématrie 4329 = 13 x 333
358                            13

Le songe d'espace

Les sélénets suivants ont une couleur symboliste qui renvoie à l’observation de Queneau : Mallarmé est parfaitement potentiel. Réciproquement, l’oulipisme est souvent mallarméen. La poésie soumise à contrainte force les mots à se dépasser, à se doter de sens davantage. Voyons voir.

En acrostiche d’un sélénet, les mots du premier vers du Cygne de Mallarmé :

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui...

Les autres mots seront puisés au même sonnet, sans cependant en reprendre les rimes — d’où les assonances "espace-plumage" et "blanche-hante". Ça colle bien à la mode du premier sélénet de l’histoire : "lune-plume" chez l’ami Pierrot.

Le songe d’espace
vierge a fui du sol,
le cygne est plumage,
vivace son col.

Et l’aile ivre blanche
le vêt pour avoir
bel éclat que hante
aujourd’hui l’espoir.

Mêmes contraintes appliquées au Desdichado :

Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé...
Je nage et toi morte
suis-moi dans mon cœur :
le tombeau qui porte
ténébreux vainqueur.

Le luth d’Aquitaine
veuf et modulant
l’allie à la reine,
inconsolé tant.

Centon depuis plusieurs poèmes de Mallarmé, vers isocèles :

Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx...
Ses soleils ténèbres
purs sens n’ont vêtu
ongles sur vertèbres
très loin le sais-tu

Haut de pied à plume
dédiant quels bruits
leur feuillée allume
onyx chair et fruits

Petit supplément sans rapport, sinon qu'il s'agit de sélénets. Ceux-là s'appuient sur des calembours assez lamentables, mais comme l’a noté François Caradec les pires sont les meilleurs.

Jean-Paul à bergère :
des toisons d’agneaux
me braillent derrière
lors bêle mon dos

Alain se fait moine
et sonne le gong
tout de hauteur d’âme
et lama de long
Nino tu te marres
des porteurs d’encens
donc thuriféraires
sitôt que les sens

Jean-Philippe, ondée
dessus ton pébroc
géniale idée
quand a plu du rock

Post-scriptum au supplément, un sélénet acrostiche syllabique de Pachacamac / Rascar-Capac. Ces couplets télescopent divers épisodes relevés dans deux albums de Tintin, « Les 7 boules de cristal » et « Le temple du Soleil », où l’éclipse finale sauve nos héros condamnés. Ésotérique, non ? Par exemple, la rascette est une ligne de la main en chiromancie.

Passagers des houles
charriant nos peurs
casseront sept boules
macabres vapeurs

Rascette propice
car sous le cristal
calende d’éclipse
pactise en l’Astral

Maharadja d’Al-Kantara

Sélénet acrostiche syllabique sur les 8 syllabes du "Maharadja d’Al-Kantara", personnage chimérique dans What a man ! de Georges Perec. L’ordre des 5 (ou 6) voyelles par vers est a-e-i-o-u-(e).

Marx fend d’infortune                          Ma
hareng biscornu,                              ha
rade gris, mort brune,                         rad
jarret fin tordu.                             ja

D’Alberich l’Occulte,                         d’Al
Kant en philo sut                              Kan
tancer l’imposture,                           ta
ralentir son but.                              ra

Lagarde et Michard commenteraient-ils le texte en soulignant que la dialectique matérialiste de Karl Marx s’appuie sur un constat de vie sordide du prolétariat, à commencer par une alimentation étique (strophe 1) ? Un siècle plus tôt, Emmanuel Kant aurait démonté l’irrationalité de la mythologie germanique, fondant sa démonstration sur les pouvoirs usurpés d’Alberich le sorcier (strophe 2). Les huit lignes horizontales figurent l’argumentaire stable des philosophes, progrès de la raison sur le mysticisme vertical et chancelant d’un quelconque seigneur, fût-il maharadja.

Sonnets vocaliques normands

Retour sur le contexte d’un billet antérieur publié en retard.

Il arrive que le présumé hasard produise des circonstances oulipiennes si improbables qu’on les croirait inventées. Eh bien non, jugez-en ci-après en lisant mes notes préparatoires, collectées à la façon de Frédéric Forte. Je voulais composer un bristol de comice agricole, du côté de Pirou dans la Manche. À cette fin, j’avais saisi des bribes de conversations dans les travées. On y parlait du député local appelé à devenir ministre de l’agriculture, et de son rapport gourmand à la chimie phytosanitaire. La même voix écolo redoutait qu’il zappât le recours moins périlleux à la fermentation de pelures herbacées. Quelqu’un du même groupe vantait au chaland le bénéfice cardiaque des huiles riches en acides polyinsaturés. Quant au voisinage tout proche, syndicat des graisses animales, on y appelait à boycotter le lunch inaugural et ses laitages d’Indre et Cher, un comble en plein bocage normand. Une goutte (sic) de bonne humeur perlait toutefois au comptoir du calvados — à propos, sait-on qu’un flacon d’un demi-litre à 40° réclame avant distillation 320 pommes, pas moins.

Assez de détails, revenons-en au pseudo-hasard oulipien. Transcription mot à mot de chaque réplique sur un bristol :

— À Stéphane Travert, l’appétit vint par Monsanto...
— ... sans cependant la crème au purin d’oignon.
— Fondre de son cholestérol ? Margarine fine !
— Que du beurre du Berry ? N’y touchons plus...
— Gallon donnant l’alcool : par degré huit fruits.
— etc. (99 bristols en tout)

J’ai soumis pour relecture le manuscrit à Gef l’oulipote. Épatant ! m’a-t-il répondu, toutes spontanées qu’elles semblent, les conversations normandes se donnent pour contrainte automatique d’être des sonnets vocaliques. En effet, lisant les voyelles dans l’ordre, on en retrouve chaque fois 14, organisées comme 2 quatrains et 2 tercets aux rimes ordonnées :

À Stéphane Travert, l’appétit vint par Monsanto...
À   é  a e   a e      a  é i   i    a   o  a  o
=> A E A E - A E A E - I I A - O A O
... sans cependant la crème au purin d’oignon.
     a    e e  a    a   è e au  u i    oi  o
=> A E E A - A E E A - U U I - O I O
Fondre de son cholestérol ? Margarine fine !
 o   e  e  o    o e  é o     a  a i e  i e
=> O E E O - O E E O - A A I - E I E
Que du beurre du Berry ? N’y touchons plus...
 ue  u  eu  e  u  e  y     y  ou  o     u
=> U E U E - U E U E - Y Y O - U O U
Gallon donnant l’alcool : par degré huit fruits.
 a  o   o  a     a  oo     a   e  é  ui    ui
=> A O O A - A O O A - E E U - I U I

Il serait fastidieux de tous les transcrire. Ci-dessus donc les 5 premiers bristols sur une série de 99. Rien que par sonnets vocaliques, voici comme on cause dans les comices agricoles au pays de Pirou. Si vous ne me croyez pas, rendez-vous l’oreille à l’affût au festival Pirouésie, douzième édition l’été prochain.

Pantrine de l'Encrier Revanche

Pantrine = pantoum + quatrine
=> quatrine métrique :
6—8—10—12 // 12—6—10—8 // 8—12—10—6 // 6—8—10—12 syllabes par vers.
=> pantoum selon le cycle :
A—B—a—b // B—C—b—c // C—D—c—d // D—A—d—a
où les vers ne se répètent pas tout à fait, puisque leur taille change.
L'encrier revanche du MusVerre de Sars-Poteries est le sujet d'un recueil à paraître en octobre aux éditions Invenit, collection Ekphrasis.

                    
Un encrier revanche
inverse au gré des points de mire
limpide puits mais abysse cyan ;
affleure alors un trait sous le poids des azurs.

Le contraste s’inverse au gré des points de mire :
çà, du bleu Pausilippe
affleure un trait sous le poids des azurs,
le ptyx cernant un soleil noir.

Avec çà du bleu Pausilippe,
mouiller les ciels brouillés couvrant Sars-Poteries,
brûler le ptyx cernant un soleil noir :
protocole verrier.

Couvrant Sars-Poteries
l’ombre d’un encrier revanche
décrit le gai protocole verrier,
marge et limpide puits mais abysse cyan.

Le recueil sera "à réalité augmentée".
Par exemple, en manipulant un smartphone au-dessus des pages, on verra s'envoler des mots du poème fondu : paroles aussitôt ouïes d'une chanson par L'Humeur Vitrée (Lætitia Gallego et Martin Granger).

Inverse au gré des points de mire
couvrant Sars-Poteries
limpide puits mais abysse cyan
le ptyx cernant un soleil noir

Affleure un trait sous le poids des azurs
protocole verrier
un encrier revanche
çà du bleu Pausilippe
                   

Sélénets acrostiches de mots

Gilles Esposito-Farèse a proposé à la liste oulipo d'écrire des sélénets dont les vers commencent par les mots successifs d'El Desdichado : Je / suis / le / ténébreux — le / veuf / l' / inconsolé... Ci-dessous une variante où les mots-acrostiches s'allongent parfois (exemple "je" => "jeunesse"), changent de sens ("suis" verbe être => verbe suivre) ou de nature grammaticale ("l'" article => pronom), ou enfin restent tels quels ("ténébreux"). Les sélénets 1 et 2 se tiennent proches de Nerval, les 3 et 4 s'inspirent de Manet, Le Joueur de fifre et Chez le père Lathuille.


Jeunesse on décampe
suis-moi prends ma main
lentement sans lampe
ténébreux chemin

Leurre au chant d'Orphée
veuf du five o’clock
l’assourdit la fée
inconsolé d’Oc

Je / suis / le / ténébreux — le / veuf / l' / inconsolé


Lester l’incunable
princeps sous vélin
d’ors pare l’affable
Aquitaine loin

À sa décadence
largué son fichu
tournoie et sa danse
abolie a chu

le / prince / d' / Aquitaine — à / la / tour / abolie


Manet chez Lathuille
seulement devin
étoilera d’huile
estampes et vin

Morterille on cause
ethnique philtre et
montant virtuose
luthier en attrait

ma / seule / étoile / est — morte / et / mon / luth


Constellé ton fifre
portera Manet
levant note et chiffre
soleil au bonnet

Noirceur mais point d’ombre
devisons piou-piou
laver cette sombre
mélancolie où ?

constellé / porte / le / soleil — noir / de / la / mélancolie


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