Le blogue de Robert Rapilly

Sélénaimable sylvestre

Les incendies de Fontainebleau en 2026 se prêtent à composer un sélénaimable, fiction où la verdoyante Forêt serait humide et l'Humanité sage. En filigrane, apparaissent les chansons Nous n'irons plus au bois et, de Georges Brassens, "Au bois de mon cœur".

Forêt extinctrice
Rétive au brasier
Qu’en toi reverdisse
Intact le laurier

La Belle ramasse
À Fontainebleau
Un rameau vivace
Verdoyant tableau

Entrez dans la danse
Toutes tous en rond
Brûlez sans essence
Vos cœurs suffiront

Car si l’on s’embrasse
Au bois de vos cœurs
Jamais ne s’embrase
Que gerbe de fleurs

En réponse, un "sélénépouvantable" d'après Au bois de mon cœur de Georges Brassens :

Au bois de mon âme
un spectre camard ;
je crains qu’il n’enflamme
le bois de Clamart.

L’eau calorifère
mijote un gardon,
bouillante rivière
au bois de Meudon.

Aïe ! une étincelle
au bois de Saint-Cloud.
On voit fuir l’agnelle
qui poursuit le loup.

Au bois de Vincennes
riffaude l’enfer.
Promises géhennes !
Paris va chauffer.

Sélénépouvantable vs sélénaimable

Gilles Espositio-Farèse a aussitôt inventé le sélénaimable en réponse à ma proposition de "sélénépouvatable" sur la liste oulipo. Il s'agit d'exercices de style selon une double contrainte, formelle et sémantique : dans un gabarit de sélénet, insuffler l’horreur à de joyeuses chansons enfantines (sélénépouvantable), ou au contraire offrir une fin heureuse aux histoires cruelles (sélénaimable). Voyons voir ce que ça peut donner...

Suite sélénépouvantable —

1 —
Le meunier somnole
Ça n’est pas malin
Le souffle d’Éole
Brise son moulin

Encore il roupille
Comme un estivant
La trombe éparpille
Son moulin au vent

2 —
Au clair de la lune
Passons un garrot
Pour piquer sa thune
Au cou de Pierrot

Dans la chambre forte
Il cache ses ronds
Dis-lui qu’il les sorte
Sinon nous serrons

3 —
Tu dors Frère Jacques
Et c’est énervant
Quand ta tête à claques
Ronfle et fait du vent

Avant les matines
Nous t’éveillerons
À coups de bottines
À coups de clairons

4 —
La Mère Michèle
A perdu son chat
Du haut d’une échelle
Elle crie et choit

Celui qui la pousse
Père Lustucru
Le même détrousse
Son chat disparu

5 —
Quand il pleut bergère
Rentre ton troupeau
Pas dans ma chaumière
Ou j’y fais la peau

Crotte de biquette
M’enfin souille-t-on
Ma blanche moquette
Au suint de mouton

6 —
Le cadet Rousselle
Qu’il a deux prisons
Tranche une rondelle
D’ers aux limaçons

À sa prisonnière
Il sert du fumier
Et des vers de terre
À son prisonnier

7 —
Gentille alouette
Je te plumerai
À la mitraillette
La tête au carré

Sonnent les enclumes
Cognent les maillets
J’écrase tes plumes
Sur tes œufs brouillés

8 —
En prison à Nantes
M’étrangle un collier
Serrures blessantes
Les clés au geôlier

Sa fille jeunette
À qui j’étais cher
M’a tranché la tête
Pour me détacher
Comptine —

Au plafond j’accroche
Un petit cochon
Un cochon de poche
Gros comme un pigeon

J’arrache une plume
J’arrache un duvet
Il pond une enclume
Il pond un rivet
Suite sélénaimable —
(d'après la Chanson d'automne de Verlaine)

1 —
Arrive l’automne
et ses mirlitons,
hop ! je me bidonne
au son des flonflons.

Tant d’humeur drôlesse
dispense à mon cœur
onguents d’allégresse,
baumes de vigueur.

2 —
Lentement j’inspire,
ma joue a rosi,
je suis tout sourire
et l’automne aussi.

Que l’horloge sonne
et que sonne encor
l’heure qui moissonne
demain les blés d’or !

3 —
L’eau-de-vie est forte,
puissant l’élixir
par où me transporte
l’aile du zéphyr.

Que l’automne veuille
que je vole en vrai,
pareil à la feuille
au reflet cuivré !
Deux fables sans morale —

1 —
Le Mouton immonde
pissait et bavait
en amont de l’onde
où le Loup buvait.

Ysengrin s’insurge,
à quoi l’importun
répond : Je me purge...
puis lâche un crottin.

2 —
J’ai pris son fromage,
mais de quoi rit-il,
ce Corbeau ganache ?
s’étonne Goupil...

... qui mord au plastique
d’un faux camembert !
L’effet pneumatique
chante du Schubert.
Conte de crimes —

1 —
Blanche-Neige at home
se fait des cheveux :
sa tarte à la pomme
attendrit Grincheux...

De Prof, psychiatre,
ce diagnostic :
faute à la Marâtre
et son arsenic.

2 —
Blanche-Neige est nue
dans son dressing-room.
Qui donc éternue ?
Ce voyeur d’Atchoum.

Il a froid : « Que n’ai-je
la couette à Dormeur ;
ni toi, Blanche-Neige,
un plaid en mohair ! »

3 —
Joyeux et Timide :
l’un fut naufragé,
l’autre gras du bide
de l’avoir mangé.

Conte lamentable,
sauf que sans Joyeux,
un de moins à table
c’est avantageux.

4 —
Menton en galoche
et voix de fausset,
Blanche-Neige est moche,
son Miroir le sait :

« L’âge t’empoisonne,
le fruit s’est gâté,
range ta couronne,
Reine de beauté ! »

5 —
Toc toc ! Blanche-Neige
sursaute : « J’ouïs
comme un sortilège
qui martelait l’huis.

Sûrement mon Prince,
l’amour ça me plaît,
çui pour qui j’en pince...
zut, c’était Simplet. »

Les Diables

Les Djinns de Victor Hugo imités en inversant la position des rimes féminines et masculines.


Les Diables —

Murs, port,
et ville.
La mort
s’instille,
couvant
devant
un vent
tranquille.

Dans les champs :
des tribunes
et des chants.
Les cothurnes
enfilés
foulent les
feux-follets
d’aoûts nocturnes.

Un raffut haut
sonne en saccade.
D’un nain, le saut
s’oit galopade.
Il danse, fuit,
puis son débit
couvre le bruit
dessus la rade.

S’approche un essaim
dont l’écho répète,
lugubre, un tocsin
de guilde secrète.
Enfle la rumeur
du courant hurleur
qui prend de l’ampleur
et tantôt s’arrête.

Dieu ! quel cri sépulcral,
le hurlement des Diables !
Fuyons le cours spiral
chu de marches instables ;
et repoussons l’appât
d’une nuit de sabbat
quand la transe s’abat
des lampes sur nos tables.
 
Où les Diables ont passé
siffle une âpre turbulence.
L’if, par leur vol fracassé,
crépite d’incandescence.
Le troupeau, rapide et lourd,
dans l’espace vide court :
nuage livide et sourd
avec la foudre à la hanche.

Ils sont tout près... alors fermons
nos remparts de grès et porphyres ;
repoussons l’assaut des démons
et des dragons et des vampires !
La flèche des poutres du toit
oscille ainsi que sous noroît,
et l’antique gond de surcroît
grince à désaccorder nos lyres !

Timbre strident hurlant depuis l’enfer !
L’infâme meute, acmé de la tempête,
s’en vient, ô ciel ! attaquer mon foyer.
Le mur fléchit sous l’obtuse conquête,
la maison crie et flotte de biais.
Et l’on dirait les lares inquiets
qu’en arrachant le socle sous leurs pieds,
un tourbillon n’en ruine la retraite.
 
Oracle ! quand triompheront
tes grâces des croquemitaines,
je viendrai prosterner mon front
devant tes urnes sacristaines.
Fais que, harnais de foi, mon huis
essouffle le heurt des minuits ;
et qu’à des crissements réduits,
leurs traits se brisent par centaines.

Est passé le ramassis,
nuée au loin dont la danse
n’ébranle plus mon châssis.
Les coups portés en cadence
crépitent de feu grégeois
jusque dans le prochain bois,
vie à son tour aux abois
emprès l’orde violence.

Des élytres distants,
le battement s’estompe
si confus entretemps,
si sourd, que l’on s’y trompe :
n’est-ce quelque grillon,
ou l’impact d’un grêlon,
ou l’eau filant selon
le levier d’une pompe ?

L’accent correspond !
Tout nous remémore
un timbre profond
d’oud et de mandore
en canon : ressac
d’adret en ubac.
Et l’enfant du Lac
rêve et rêve encore.

Diables camards,
enfants d’Érèbe,
leurs pas, battoirs,
foulent la steppe.
Le grondement
s’éteint, tourment
aveuglément
dessous la glèbe.

Au bourdon
qui somnole
d’abandon,
sans boussole,
quel désir
assouvir ?
— Souvenir
d’Hyperbole.

La nuit
écoute.
On suit
la route.
Le port
s’endort
au bord
du doute.

Fables inverses

Inversons la répartition des rimes masculines & féminines de Fables La Fontaine, au prix parfois d’assonances et de rimes pauvres.

L’exercice impose une relecture attentive des Fables originales, partant le bonheur d’y relever de malicieuses irrégularités : l’heptasyllabe isolé « Apprenez que tout flatteur » dans "Le Corbeau et le Renard" ; le second vers trisyllabique « Tout l’été » de "La Cigale & la Fourmi" ; la triple rime « sénateur / lenteur / honneur » dans "Le Lièvre et la Tortue" ; les deux heptasyllabes « Car vous ne m’épargnez guère / Vous, vos bergers et vos chiens », seuls vers impairs de toute la fable "Le Loup et l’Agneau", où se trouve une autre triple rime « mère / frère / guère »… autant de libertés dans l’urgence oratoire qui feraient de La Fontaine un précurseur virtuose du slam et, avant l'heure, un fin technicien du clinamen oulipien : il aime déroger soudain à ce qui régit l'ensemble du texte. Exemple puisé dans le format ultra-calibré d'une fable comme Le Rat de ville et le Rat des champs, dont tous les quatrains d'heptasyllabes sont en rimes croisées... sauf embrassées dans le dernier. Ni vu ni connu, La Fontaine sème d'infimes pépites anormales et exquises. Hé hé ! sortons du grenier les vieux fabliers de notre enfance, et relisons-les loupe à la main.

PS — À noter, une faute de transcription dans les liens Wikisource à Le Loup et l’Agneau : le décasyllabe impose de supprimer le E surnuméraire au "encorE" dans « Reprit l’agneau : je tette encor ma mère » (orthographe actuelle de "tette" = "tète").

Combien coûte un fromage —

Maître Corbeau perché sur une branche
tenait en bec un camembert.
Maître Renard, qu’attira la fragrance,
lui tint ce langage disert :
« Hé ! bonjour, cousin de Corneille,
votre beauté confine à l’acmé de merveille !
J’imagine au diapason
de cet habit toute oraison
dont votre noble gorge égaye la futaie ! »
À ces mots, le Corbeau, flatté de ses appas,
entonne une ode bien chantée ;
il ouvre un large bec, laisse choir son repas.
Le Renard s’en saisit, satisfait il s’écrie :
« Sachez que la flatterie
nourrit la ruse ; il en coûte aux benêts
leurs camemberts juste à point affinés. »
Le Corbeau, trop tard pris de honte,
jura ne plus jamais essuyer tel mécompte.
Le Renard et le Pampre —

Certain Renard teuton, d’autres disent de France,
mourant presque de faim, vit chez un vendangeur
des raisins mûrs en apparence,
treille d’alléchante rougeur.
Le galant en eût fait opportune bombance…
mais d’insaisissable hauteur :
« Ils sont trop verts, dit-il, à se tordre la panse ! »
Fit-il pas mieux que plainte ou pleur ?
La Fourmi mouche la Cigale —

La Cigale, encore chantre
en septembre,
soudain fut prise de court
par un noroît froid et sourd :
plus rien à se mettre en bouche
de vermisseau ni de mouche.
Fors la Fourmi, nul voisin
chez qui déclamer sa faim ;
mendions-y quelque graine
jusqu’à la saison prochaine :
« Je vous promets qu’au printemps
vous toucherez vos montants
et l’intérêt, foi d’insecte,
comme de juste à qui prête ! »
La Fourmi ne cède rien
et c’est là son moindre vice :
« Mais à la saison propice,
que fîtes-vous payant bien ?
— Nuit et jour, jusqu’à la transe,
musique et récitatif…
— Rien là d’assez lucratif,
essayez plutôt la danse. »
La Tortue et le Lièvre —

Rien ne sert de courir, il faut partir à l’heure.
Le Lièvre en fut témoin qui longtemps gambada
quand la Tortue eut dit : « La vitesse est un leurre :
je te bats si l’on court ! — Commère, es-tu fada !?
repartit l’animal agile :
Il faudrait te purger d’une huile
pressée aux coques de pavot !
— Folle ou non, le pari prévaut. »
Ainsi fut fait ; et de la paire
on mit près du but l’honoraire
(dont nous ne nous mêlerons pas
ni de quel juge l’arbitrage).
Notre Lièvre devait faire au plus quatre pas ;
j’entends de ceux qu’il fait lorsque la meute enrage,
qu’il s’éloigne des chiens à leur tour aux abois
d’arpenter le fin fond des bois.
Il croque la carotte, ayant du temps de reste,
il s’applique à faire la sieste,
il laisse la Tortue au vent
aller son train de sénatrice.
Elle s’évertue en avant,
visible et d’autant subreptice.
Lui cependant méprise un succès si mesquin,
tient la gageure à peu de gain,
croit qu’il y va de son prestige
de partir tard. Il s’engourdit le nerf
et s’acharne à ne s’acharner
sur la gageure. À la fin, du spectacle
que l’autre touchait presque aux confins de leur but,
il partit comme un trait ; mais l’ironique oracle
s’accomplit : la Tortue a gagné quoi qu’il pût.
« Eh bien ! avais-je point raison ? lui cria-t-elle.
De quoi sert ta célérité ?
Je l’ai cependant emporté,
de prime mon gîte en bretelle ! »
L'Agneau et le Loup —

La raison la meilleure est celle du plus fort :
ruine à qui lui donnerait tort.
Un Agneau s’occupait à boire
dans le courant d’un pur ruisseau.
Un Loup survint à jeun, que guidait son museau,
la faim flairant jusqu’en ce territoire.
« Qui te rend si hardi de troubler ma boisson ?
dit-il en apprêt de rançon.
Tu seras châtié de pareille arrogance.
— Sire, répond l’Agneau, puisse Votre Excellence
tempérer le désagrément,
mais voir incontestablement
où me désaltère votre onde :
son cours abonde
plus de vingt pas dessous de vous.
Et que par conséquent, dissipant toute rage,
je n’ai troublé votre breuvage.
— Tu le troubles ! reprit l’animal en courroux ;
toi qui médis de moi l’an dernier à la ronde.
— Comment l’aurais-je fait, n’étant encore au monde ?
reprit l’Agneau : je ne tète qu’au sein.
— Si ce n’est toi, c’est ton frangin.
— Je n’en ai point. — C’est donc quelqu’un des vôtres
car vous me traquez sans fin,
vous, vos chiens, bergers et d’autres.
On me l’a dit : il faudra me venger. »
Alors, au fond du bois immense,
le Loup le prend pour le manger
sans autre forme de sentence.

La même contrainte d'inversion du genre des rimes appliquée à L'Albatros de Baudelaire :

Souvent, pour s’amuser, mousses et matelots
Prennent des albatros, oiseaux vastes et lisses
Qui suivent, indolents veilleurs dessus les flots,
Le navire glissant au faîte des abysses.

À peine les ont-ils mis sur l’appontement,
Que ces rois de l’azur, déchus comme l’Archange,
Battent de l’aile en vain, dotés piteusement
D’absurdes avirons flanqués contre leur hanche.

Qu’il est veule et contraint, ce voyageur ailé !
Lui naguère si beau, qu’il est gourd et comique !
L’un agace son bec avec un narguilé,
L’autre mime, en boitant, l’as aéronautique.

Le Poète est semblable au prince de l’éther
Qui hante la tempête et rit de la mitraille ;
Exilé sur le sol, il se voit tourmenter,
Ses ailes de géant l’entravant où qu’il aille.

Idem d'après Verlaine :

Cantate d’hiver —

Les pleurs tenaces
des contrebasses
de l’hiver
plongent mon âme
en un marasme
doux-amer.

À bout de souffle,
un râle étouffe
loin ce glas
qui nous évoque
l’ancienne époque,
fuie hélas.

Et je m’envole
aux mains d’Éole,
frondaison
que l’on balaie
à la volée ;
ô saison !

On peut cliquer sur mes anthyqves archyves où je viens de retrouver une autre réécriture de Verlaine d'après Sagesse.

Une tentative à la limite ? Au tour d'Apollinaire :

Ménestrel —

Et l’unique cordeau des trombones marins

Guillaumin Apollinaris, Eaux-de-vie.

Tentative à la limite encore, d'après François Le Lionnais — voir ce lien à Marcel Bénabou.

Chanson réduite à un seul plomb —

E.

Françoise La Lionnaise.

Etc. ad lib. :

Chère Séléné
Si claire copine
Quand tu m’as donné
Ta pointe sanguine

Qu’ai-je dessiné
Dessus la colline ?
Ton contour cerné
De pâle opaline

- - - - -

Frère Jack
Frère Jack
Tu roupilles
Tu roupilles
Sonne le tocsin
Sonne le tocsin
Aïe aïe aïe
Aïe aïe aïe

Contre Boileau

Ce billet s'inscrit dans la lignée des Conseils à un jeune auteur d'Éric Angelini...

L’exercice de style est paradoxal
de rimes riches sur la pauvreté ;
décasyllabes "héroïques" = 4 + 6.

Lapin l’Auvergnat —

Quand sonnent creux nos plat tasse bol huche
Sans feu de joie ou narguilé mental
Fuit la ballade à Brassens à Coluche
À zéro bout de pain ni d’emmental

Maigre une arête en ersatz de pitance
Reprisera quoi des trous de manteaux
Pendus au cintre on dirait la potence
Et ses carcans sur nos troubles mentaux

Tout se confond car la déprime triche
Sage dicton dit "d’Oreste-Heidegger"
Ça se saurait si qu’une rime riche
Fût à la carte onc aux restaus du cœur

Peau de lapin chauffe le misérable
Entendez là ce qu’un pull-over n’oit
Or l'animal porte chemise et râble
Faute d’humain c’est lui notre Auvergnat

Exercice réciproque :
des rimes pauvres qui
traitent de richesse.

Nanard Arnaud
il a du pot,
la rime est pauvre
mais pas son coffre.




Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément...

"L’Art poétique" de Nicolas Boileau
nous enjoint de fuir des formules &
des termes qui soient abscons. Cela
ne l’empêche pas aussitôt d’évoquer
"l’orgueilleux solécisme" et autres
concepts linguistiques de haut vol.
Prenons le contrepied du Maître : à
savoir versifier de façon simpliste
la défense d’une poésie hermétique.

Contre Boileau —

Faire un poème,
il faut des mots
qu’on trouve à peine
dans les dicos.

Et des noms rares
tout pleins d’Y,
ça dit des phrases
de style avec.

Que du mystère
sur du joli
vocabulaire
d'à la bibli.

Quand ça défile,
tant pis le sens
trop difficile,
tant pis les gens.

Vu qu'un poème,
faut être OK
pour un problème
très compliqué.

Pantoums de syllabes & pantoublets

Dans chaque strophe, appliquons aux syllabes l'ordre où se répètent les vers d'un pantoum : ainsi les syllabes de deux vers successifs suivront le schéma 1234 / 2*4* :

la   SOUR san NO
SOUR di   NO  ni
di   NA   ni  TÉ
NA   chan TÉ  dor

La source en eaux
Sourdine au nid
D’inanité
N’a chanté d’or

Il est cendreux
L'écho retour
Code tourbeux
De bibelot

Ce bibelot
Bidon l’ôtons
D’onde au tombeau
Hôte aboli

Brûlant fardeau
Lampadophore




Imaginons alors une forme nommée "pantoublet", qui tiendrait du pantoum et des doublets de Carroll. Ayant choisi deux mots de 4 syllabes avec un lien fort, par exemple "Décameron" & "Boccaccio". Il s’agira de les relier suivant un schéma syllabique constant 1234 / 2*4* — et pourquoi pas au fil d'une syntaxe intelligible. On s'amusera volontiers à précéder notre pantoublet d’une exégèse burlesque, par exemple un résumé plus long que la version intégrale.

1/ Résumé — S'adressant à sa Muse, Giovanni, illustre écrivain de Florence, s’interroge : comment, telle que nos pages l’ont transcrite, la peste a-t-elle tout consumé, tout pelé ? — Qu’importe, répond la Muse, la splendeur de ce texte résiste dans son enchevêtrement complexe, à la manière de fibres végétales où maintenir et pétrir la boue du monde dont on a fait de l’or !

2/ Texte intégral du pantoublet :

— Décameron, qu’a-t-on rongé, tondu ?
— J’ai tordu beau torchis, Boccaccio !

dé  KA  mé  RON
KA  ton RON jé
ton DU  jé  TOR
DU  bo  TOR chi
bo  KAT chi O



Écoutons l’auteur raconter pourquoi il a combiné un rythme syncopé avec un hit de son pote Charles Trenet : — J’y trouve l’apologue à toute âme qui porte secours si l’on a faim.

Georges Brassens :
« Je pense un slam
pendant La Mer
dans L’Auvergnat. »

jor JE   bra  SINS
JE  pen  SINS lame
pen DAN  lame AIR
DAN love AIR  gna



L’orphelin difforme fut plaqué au pilori, un tampon officiel en atteste au son du glas. Celle qu’il aimait y devina la main du Maître des Enfers.

Quasimodo,
zig adossé,
garou scellé,
roula l’écho :
l’Hadès choral
d’Esmeralda.

ka   zi   mo  do
zi   ga   do  cé
ga   rou  cé  lé
rou  la   lé  ko
la   dess ko  ral
dess mé   ral da



Rugby à 7, Ixore affronte Oryxe. Cette lumineuse transmission de balle vaut-elle essai ou pénalité pour tricherie ? Déjà des couronnes sont tressées au front des vainqueurs.

Lampadophore
passe ou forfait ?
Soudains fétus
d’un septuor !

lam pa  do  for
pa  sou for fé
sou dun fé  tu
dun sep tu  or



Cher Inconsolé, exposer vos équations ne révèle en rien vos souffrances neurologiques !

Ô Ténébreux,
tes nombres mis
n’ont gémi nerfs,
Gérard Nerval !

o   té  né   breu
té  non breu mi
non jé  mi   ner
jé  rar ner  val



Pantoublet sur 9 vers ; la succession de syllabes 1234 / 2*4* s'enchaîne d'une strophe à la suivante.
1/ Un poussin squelettique n’a pour s’abriter des frimas qu’une moitié de coquille. C’est injuste.
2/ Ce poussin a perdu son duvet, modeste fourrure à l’inventaire d’un soleil qui tangue indifférent. C’est trop injuste.
3/ Notre poussin s’est réfugié parmi les fagots, à portée d’une chaudière en gueule de dragon. C’est vraiment trop injuste.

Parka paumé
Calimero
L’hiver osseux

Vair qu’a semé
Calimero
Liste au rock Râ

Stock à cramer
Calimero
L’hydre rôtit

par ka  po  mé
ka  li  mé  ro
li  ver o   seu

ver ka  seu mé
(...)

Deux quatrains d’inspiration ornithologique, avec pour contrainte supplémentaires que ça rime :

Le pélican
périt quand tout
rie au toucan…
— Ô bec en oud !

Bergeronnette,
je m’y nettoie
mine & toilette,
nez, ailette, oie.

le PÉ li  KAN
PÉ ri KAN tou
ri O  tou KAN
O  bè KAN oud

ber JE ro  NÈT
JE  mi NÈT toi
mi  NÉ toi LÈT
NÉ  zé LÈT oi



La même contrainte syllabique peut s'appliquer à d'autres mètres. Ici des alexandrins encadrent un vers célèbre de Mallarmé. Gilles Esposito-Farèse a proposé de nommer ce protocole "patatoum" « en interprétant abusivement le "pan" de "pantoum" comme le "tout" grec. »

Envers l’Azur autour fixé de vis, cadre au
Vert lazuli tourbeux et divine hydre — ô sceau ! —,
L’aboli bibelot d’inanité sonore,
Bocal bistre et lotus, n’a doté son aurore.

en  VER la ZU   ro   TOUR fix É  de VI  ska DRO
VER la  ZU li   TOUR beu  É   di VI ni  DRO so
la  BO  li BI   beu  LO   di  NA ni TÉ  so  NOR
BO  kal BI stré LO   tus  NA  do TÉ son NOR or



Supplique des galériens au dieu Poséidon (3e vers de Baudelaire) —

Tes rameurs au départ sont couverts d’eaux grisées,
radars aux tons passés, couleurs d’aubes aînées...
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux,
dans l’urne des tourments glosent tes sombres yeux.

té  RA  meur ZO  dé PA    rson COU  ver DO  gri  ZÉ
RA  dar ZO   ton PA sé    COU  leur DO  beu ZÉ   né
dar DAN ton  NEU sé TOU   leur GLO  beu TÉ  né   BREU
DAN lur NEU  dé  TOU rman GLO  ze   TÉ  son BREU zieu

Faune & vampire

Faune & vampire —

J’ai vu l’ombre d’étaux déchirant deux comics
en trois peureux kiwis, doux chiens, pandas offshore.
Saint-Père ! l’effet Graal hurle et frappe les flics
de nœuds, de deuils, de rats. Ce film est stressant, gore.

Hulk l’éléphant bleu sauça donc mille publics ;
l’atome imite l’eau, l’irradie et colore,
l’abreuve... ai-je évasé huit vénéneux tonics ?
Là baigne leur godet, fond de Ceylan au chlore.

Hérode l’assoiffé, cowboy rasant Stentor
l’alcoolique, veut qu’on le saigne ce señor.
Et qui cogne l’uhlan ? Dur rebond, dure rixe !

L’air secret, un rebut tranche d’ivoire Angkor,
le sang nourrit l’excès, l’affreux mâle le mixe
de maints Scylla, python, cyclone dès Tudor.




Lisons pour exemple ce vers du Sonnet en X :
« Aboli bibelot d’inanité sonore »
On entend pour voyelles successives :
A O I I E O - I A I É O Ò
... les mêmes que ci-dessus, vers 6 :
« l’atome imite l’eau, l’irradie et colore »
À quelques inflexions régionales près, l’acoustique du sonnet est isovocalique de l’original de Mallarmé. On a aussi repris le découpage rythmique asymétrique du vers 5 « Sur les crédences au salon vide : nul ptyx ». Lire encore ce précédent de Raymond Queneau en 1962 :
« Le liège, le titane et le sel aujourd'hui... »



Protocole réciproque, cette fois reprendre les consonnes audibles du Sonnet en X. Contrainte annexe, se référer au Desdichado de Nerval.

Sun hante une ex —

Espoirs engloutis, roue et doux délire ; une ex
lègue aux sens mon hostie, et le pays défère
aux morts veuve spirale, aux brûlots Pearl-of-Necks
qui, noire écaille au pied de Sun-Râ, ruait fière.

Sur l’écrin dessous Isle, Ovide : « Ô nuit Lip-Tex,
aboule à bibi l’onde où, Nino, ta Sienne erre ! »
Corole, ohm, tortil, Pise, aux dons plaît Raz-Saint-Ex :
vin cassis, oil, benjoin dans l’anis annuaire.

M’ouaip ! Rachel, Caruzo, Néron, vicomte, honneur ?
Gant, nez ou cil, on peint tout en roux, Lady Cœur
dont le crâne, un radeau, fait conter Reine Nixe.

Les deux fois tu nouas l’amarrer, Achéron...
Quid ? L’humble forme parle, écho d’or et suffixe.
Io dansait oyant ce santal Saint Patron.

Nithard

Quelques réécritures et détournements d'un paragraphe de L'Invention de Nithard de Bernard Cerquiglini, Oulipien de l'année 2026 chez Zazie Mode d'Emploi.




Colloque occipital —

(à la manière du Colloque sentimental de Paul Verlaine)

Dans le grenier fétide, empoussiéré,
deux dames ont ce matin pénétré.

Ce lieu sent fort, tant d’ordes bestioles
sèment de fiente au recoin des consoles.

Dans le grenier fétide, empoussiéré,
deux dames sont près d’un meuble éventré.

« Te souviens-tu de cette armoire ancienne,
celle arc-boutée au carton qui s’égrène ?

— J’en ois le souffle humide, ce carton
qui bâille ouvert au choc de mon peton !

— Brandis ta torche : à défaut de fusible,
ton lumignon flashera l’invisible... »

Après vingt ans rebuts de dépotoir,
luisent six os grâce au soudain bougeoir :

« Enfin ! Nithard, phénix des nécropoles !
À mon mari son crâne et ses guiboles. »

     
Le Butin de Nitharde —

(le genre des mots est inversé)

Les deux messieurs ouvrirent l’huis, saisis par l’effluve de fermentation, le poussier, les fils d’acariens, le guano : nulle âme n’était montée depuis longtemps, la cession était totale. Ils marchèrent dans une scène de vieilleries, d’armoires éventrées, de rognures : truisme que la totalité était à jeter ; on allait s’y employer. En repartant, Hans Faïenciée buta contre une caisse poussiéreuse, dont la secousse rendit une note étrange. La caisse bâillait, ouverte par suintement ; par intérêt, l’administrateur élargit l’entrebâillement au moyen de son lumignon, en sortit une sacoche de toile cirée ; le rai du filament fit apparaître deux phalanges, des vertèbres, un coccyx… et une molaire !
– Enfin, s’écria Jocelyn Malouine ; mon épouse la cherchait depuis deux décennies.

Bernadette Cerquiglinae, Le Butin de Nitharde, Princeps d’Une-Heure, 2018, feuillet 14.




Et Nithard a baratiné —

(chaque alexandrin est un palindrome de phonèmes sans trop de nuances entre É-È-Ê-AI..., non plus O-Ô-AU... etc.)

Dès ses dons d’utile os, Solitude, on décède
ennemi : serf en sac cassant récit mené.
D’étude en feu ton cœur, preux Comte Fendu, t’aide.
Et Nithard galopait, s’épaula gratiné.

Le millet pèle ou casse, à coup l’épée y meule
au fâché ses cartons qu’on traque ès-échafauds.
Le galant fit souvent qu’en vous s’y fend la gueule.
Ô fémur beau sachet d’échasse, ô brume et faux !




El Delanochedelacajadecartón —

(les alexandrins empruntent à rebours les images au Desdichado de Nerval)

Quand la Sainte et la Fée ouvrirent l’huis pourri,
un remugle agrégea leurs soupirs en un cri.
Des fientes de pigeons, des toiles d’araignées
cernaient un décorum empoussiéré d’années.
Même Orphée, en dépit qu’il vainquît l’Achéron,
aurait fait volte-face à franchir l’ord perron.
Le sol était jonché d’écailles de sirène,
d’abolis bibelots, de mots doux de la reine,
de meubles éventrés, de bureaux vermoulus
pleins d’écrits au pilon avant que d’être lus :
"Suis-je Amour ?" par Biron ; par Lusignan "Mémoires" ;
"Mon Codex" par Phébus ; et, sous d’abscons grimoires,
un Atlas d’Italie annoté d’un devin
dont la pharmacopée alliait fleur au vin,
ténébreux pot-pourri d’Oc et d’étoile morte...
Inventaire trop vain qu’on ne gagnât la porte !

Mais le Destin couvait, braise de narghilé
dans la nuit d’un carton au rebord gondolé.
Car, sitôt s’y heurtant, le chausson de la Sainte
fit grincer l’emballage, ésotérique enceinte
rendant un son étrange. On en sortit un sac.
Du plastique entrouvert s’écoula tout à trac
le puzzle éparpillé de nobles os : les cendres,
non d’un Prince aquitain mais du Comte de Flandres.
— Enfin, cria la Fée, eurêka ! mieux vaut tard
que jamais recouvrer la dépouille à Nithard.




Nithard à Chicago

Toile, air, let’s saw home and sweet home à minuit une ;
Fil, foehn, scindons ce double écrin : minuit et quart ;
Fibre, aquilon, zzz... une aire et l’autre au clair de lune ;
Lin, vent, scions deux nids tard.

(ci-dessus 4 vers synonymes :
- toile / fil / fibre / LIN
- air / foehn / aquilon / VENT
- let’s saw / scindons / zzz... / SCIONS
- home and sweet home / ce double écrin / une aire et l’autre / DEUX NIDS
- à minuit une / minuit et quart / au clair de lune / TARD
... le dernier rimant intégralement avec "L’Invention de Nithard")

Haïkutomne & haïkuphène

Les deux premières strophes ci-dessous tracent les contours d'une forme fixe potentielle que nous pourrions appeler "haïkutomne", mot valise de "haïku" & "automne", 7-7-5 syllabes en référence aux vers finals abrégés dans les strophes de la Chanson d'automne de Verlaine. Pour contrainte sémantique supplémentaire, la teneur du poème serait au diapason de Verlaine, triste.

Qui compose un haïkutomne
Pleure deux fois sept syllabes
Puis la chute en cinq

Car tout haïkutomne est chute
Le décompte n’y suffit
À moins d’un sanglot

Haïkutomnocompatibles
Les mois brumaire et frimaire
Sanglotent à point

Supposons un cœur blessé
Et blême quand sonne l’heure
Voilà son tombeau

Quatre autres haïkutomnes, collages de vers épars et de mots glanés chez Paul Valéry.

Les images sont nombreuses
Voix qui chantent pour les yeux
Silence unisson

Sans sourires sans figures
Il n’est pour ravir un monde
Que cette lenteur

Sous les pas de ma raison
Qui commence de frémir
L’échelon tremblant

Où la chair s’est faite pierre
Et laisse tarir son lait
L’ombre du dépit



Quant à exposer une autre forme potentielle, "haïkuphène" celle-là, imaginons un traitement inédit des acouphènes, mot que l’on écrira au pluriel, tant il existe de formes distinctes de ce mal : tintements, bourdonnements, chuintements, sifflements. Ainsi, au patient atteint de sifflements au point de ne plus entendre d’autre consonne que des S, prescririons-nous de susurrer ceci 666 fois successives :

Feutre en lin étanche :
assourdissons l’acouphène,
ce sens incessant.

Sur une métrique 5-7-5 syllabes de haïku, les voyelles sont quasi identiques aux vers 1 et 3, mais sans consonne S au vers 1, tandis que le vers 3 en est saturé. L’heptasyllabe 2 a fonction de transition logique en même temps que psychologique, veillant qu’il soit question de bruit, de tohu-bohu, de souffrance acoustique. La guérison s'opèrera par dégoût progressif du S maudit.

PS — La rhygveur scientifique impose une précision : à l'heure où nous écrivons ces lignes, les conclusions d'un ultime essai clinique sont attendues de l'Académie de Médecine de Szohôd en Bordurie. Ne doutons cependant pas de l'imminent triomphe promis à la thérapie consonopathique. L'acouphène passera désormais pour mal bénin guéri en dix-sept syllabes d'haïkuphène, autant dire deux coups de cuillère à pot.

PPS — Voir sur le même sujet les recherches exhaustives de notre éminent collègue Dr Gef.

B —
Long écho, la voix
de Marley jappe sur l’Inde.
Bombay : Bob aboie.

Ch —
T’as pris l'apéro,
boum d'escarbilles cosmiques,
haschisch haché chaud.

D —
Quand Jéricho hurle,
mordez l’embonpoint de Nantes,
dents d’Édit dodu !

G —
Pont-Aven vaut maint
joyeux carillon à peindre,
gong à gai Gauguin.

J —
Hurle l’otarie ?
Toi, gendarme au sonomètre,
juge-jauge, agis !

M —
Indigné d’échos,
je parle en langue des signes :
mains, mimez mes mots !

N —
Gros courroux, haro
prompt sur nous, bébés baudets :
nos nounous n’ânonnent.

P —
L’onde fuit des grilles
d’égouts qui glougloutent, sifflent,
pompent puis pépient.

Q —
Phonographe assez !
Marseillaise n’ai-je affaire
qu’au coq à caquet ?

R —
La petite aubaine :
seul le coucou nous console,
rare rire horaire.

S —
Feutre en lin étanche :
assourdissons l’acouphène,
ce sens incessant.

T —
Au loup ! Saint Ronan
dote un cheptel de grelots :
tôt tout tinte autant.

V —
Le merle a sifflé
que son deuil d’Adam fut bref :
veuve Eva vivait.

Z —
On fora Paris
de catacombe en métro ;
onze os à Zazie.

Sonnets irrationnels

Le sonnet irrationnel est une forme due à Jacques Bens, où les 14 vers se répartissent en 5 strophes selon la partie entière et les premières décimales de π = 3,1415 en profitant de ce que 3+1+4+1+5 = 14, nombre de vers dans un sonnet normal. Les vers isolés 4 & 9 sont identiques, produisant un effet de refrain.

— El Des-π-chado —

Soleil noir, ô mélancolie !
Rends-moi donc la mer d’Italie,
fleur désolée à mon giron.

Je rêve où nage la sirène.

Suis-je Lusignan ou Biron,
le prince à la tour abolie ?
Où la rose au pampre s’allie,
vainqueur j’ai passé l’Achéron.

Je rêve où nage la sirène.

Rouge du baiser de la reine
et constellé d’un mort flambeau,
modulant sur ta lyre, Orphée,
cris et soupirs de sainte et fée,
tu m’as consolé du tombeau.




— Pi héros —

On n’y voit qu’un peu
Je n’ai plus de feu
Au clair de la lune

Mon ami Pierrot

Prête-moi ta plume
Pour l’amour de Dieu
On cherche le feu
Je n’ai pas de plume

Mon ami Pierrot

Pour écrire un mot
Ouvre-moi ta porte
Pierrot répondit
Je suis dans mon lit
Ma chandelle est morte



— Pis l’automne —

Les sanglots longs
Des violons
Sonnent l’heure

Des jours anciens

Lors on s’écœure
Où nous allons
Nous suffoquons
Et l’on pleure

Les jours anciens

Je me souviens
Qu’un vent m’emporte
Deçà delà
Pareil à la
Feuille morte

À noter l'alternance de vers tétra- et trisyllabiques en écho à la Chanson d'automne de Verlaine à l'origine des automnets de Gilles Esposito-Farèse. Idem ci-après à partir du Cygne et du Sonnet en X de Mallarmé, puis d'El Desdichado de Nerval. Ces formes abrégées renvoient à Raymond Queneau et "La redondance chez Phane Armé".

Froid de mépris
Un songe est pris
Sous le givre

Bel aujourd’hui

Nul coup d’aile ivre
Hanté d’esprits
Par les grigris
N’en délivre

Bel aujourd’hui

Parmi l’ennui
S'est tu le cygne
Qui n’a pas fui
— Horreur c’est lui
Qu’on assigne



L’angoisse mixe
Sonore rixe
Au décor

Lampadophore

Le septuor
Sitôt se fixe
Contre une nixe
Proche l'Or

Lampadophore

Mais — vide amphore
Puisée au Styx —
L’objet sonore
Très haut s’honore
De nul ptyx



Sur l'Achéron
Vogue Biron
D’Aquitaine

Inconsolé

Une sirène
Orne au plastron
Le noir baron :
— Pour la reine !

Inconsolé

D’ombre insolé
Son luth allie
Cri modulé
Puis désolé
D’Italie

Ian Monk

Souvenir d’il y a quinze ans, un atelier de Ian Monk avec Zazie Mode d’Emploi en classe de seconde, lycée Pasteur à Lille. Il s'adresse à une assemblée bigarrée de jeunes gens plus ou moins punks, gothiques ou rangés des vélos. La consigne est dite doucement, quelques mots précis comment écrire un autoportrait en forme de morale élémentaire à la Raymond Queneau : nom-adjectif / nom-adjectif / etc.

De quoi hurler à l’épouvantable raideur oulipo-mécanique ? Eh bien, le résultat vibrera aussi sensible que la vraie vie, quoi ! Lectures gratifiées d’une écoute bienveillante, et Ian qui nous entraîne à applaudir chaque prise de parole. Un mois plus tard l’enseignante écrira n'avoir jamais connu de classe aussi soudée, tous ensemble punks, gothiques et rangés des vélos.

Quels secrets en ce protocole d'humanité et de pédagogie ? La gauche grâce du bonhomme Ian, sa précaution méticuleuse de la parole et du geste, en conscience ici que l’écriture touchait à la fragilité adolescente. Pour conséquence, les récits de vie s'imposent en actes glorieux. Ian animateur de l’atelier n’élude pas les cicatrices de son propre autoportrait, qu'il lit en premier pour exemple, membre parmi les autres d’une commune poétique en mouvement.

Quelque chose de fatalité britannique, j’ai souvent perçu une résonance de Dylan Thomas en Ian, "Plouk Town" répondant à "Portrait of the artist as a young dog". Ci-après, une villanelle imitée de Do not go gentle into that good night.

             

N’y sombre pas si douce soit la nuit
l’âge irradie il s’insurge du terme
enrage rage à fixer ce qui luit

L’usage — quoi — cède l’ombre au dépit
mais quelle allure et quel éclair du verbe
t’ont vu passer sans frousse dans la nuit

Homme de bien l’ultime souffle bruit
de Fives grise à Laugharne anse verte
enrage rage embrase ce qui luit

Tiens aujourd’hui le soleil il s’enfuit
puis le bistrot singe au néon sa geste
un virtuose œuvre eh ! billard la nuit

Delà silence où la noirceur instruit
la balistique en ton œil étincelle
enrage rage à brandir ce qui luit

Et toi Ian Monk loin d’où rien ne s’ensuit
bénis ou non nos larmes ma prière
surtout ne sombre asservi dans la nuit
enrage assez que passe la lumière

Holorimes monovocaliques

Après Daniel Marmié (in "De la reine à la tour / Cent poèmes holorimes", éd. De Fallois 1995), Gilles Esposito-Farèse a écrit des vers holorimes monovocaliques en E. Imitons-les avec des alexandrins en A, en I, en O, en U.



Marchant à Madras tard, à Panama sans dard,
Marc chanta mad-rasta, râpa n’amassant d’arts.
Karl amant d’appas va, pas Zappa massant bas,
car l’Amanda pava pas à pas ma samba.

Deux remarques —. Comme la Place du Saint vénitien, ce "Marc" se prononcera "Mar(c)". Et il y a entorses à la liaison supposée — pour précédent la rime magnanime/Nîmes du célèbre Gall amant de la reine, par Marc Monnier.




Mi-slip simili bis, six vins Sidi, dix cris...
Miss Lip ci mit l’ibis si Vinci dit : « Dick, ris ! »




Mon tonton Bob oblong : « Ô Toronto nom d’ors,
montons ton bobo blond ; Otto rond, tonnons : dors ! »




Tu mus Lustucru d’Urk : Hun mûr, futur Ubu,
tumulus... tu crus dur qu’un mur fût urubu.




L'ami dodu / la, mi, do d'ut (sonnet) —

Râ massacra, chassa Val d’Aa,
ramassa crachats à Valda,
parla paradant sans sambas
par l’apparat dansant sans bas.

Divin Cid, Iris dit : « Tchin, fils !
dix vins sidi-riz ! dix gin-fizz ! »
L’infinitif ? Si Jimi (slip-
-lin) finit tif, ci-gît Miss Lip.

Ô Strogoff ! honorons d'oblongs
Ostrogoths : phonos ronds, dos blonds.
Doc Thor, domptons ton cocon mort :
d’Oc tordons tonton, coq on mord.

Sûr ! Plut du cul qu’urubu lût
surplus : Duc, Hulk, Ur, Ubu, l’Ut…

Automnets et autres poèmes sonnettisés

La forme dite automnet, sur une idée de Gilles Esposito-Farèse, caractérise les sonnets en
4+4+4+3
4+4+4+3
4+4+3
4+4+3 syllabes,
d'après le rythme bancal de la Chanson d'automne de Paul Verlaine, ici à peine retouchée :

Quel glas résonne
Aux sanglots longs
Des violons
De l’automne ?

Cette onde tonne,
Blessant mon cœur
D’une langueur
Monotone...

Tout suffocant
Et blême quand
Sonne l’heure,

Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure.




Le spleen affleure,
Tout suffocant
Et blême quand
Sonne l’heure.

Sans fard ni leurre,
Les jours anciens
Je m’en souviens
Et je pleure.

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte

Deçà delà,
Pareil à la
Feuille morte.




Automnet à chanter comme il vous plaira :

— Au clair de lune
Ami Pierrot
Prête ta plume
Pour un mot

Plus de loupiote
Je suis sans feu
Ouvre ta porte
De par Dieu

— Au clair de lune
Ci point de plume
Dit Pierrot

Mais la voisine
Attise un spot
En cuisine




D'après L'invitation au voyage de Baudelaire :

J’aime à loisir
Songer aux charmes
De traîtres larmes
Puis mourir

Là-bas ensemble
Allons ma sœur
Où la douceur
Te ressemble

L’astre mouillé
D’un ciel brouillé
Mêle d’ambre

La rare odeur
Dont notre chambre
Soit la fleur




Ordre et beauté
Là tout est calme
Nommons la palme
Volupté

Orientale
L’onde en secret
Nous parlerait
Vox natale

Riches plafonds
Miroirs profonds
Tout abonde

Par ces vaisseaux
Du bout du monde
Aux canaux




Pour assouvir
La ville entière
Toute lumière
Vaut désir

Sang d’Hyacinthe
L’or des couchants
Revêt les champs
Et l’enceinte

Le bois des ans
À fils luisants
S’ensoleille

Mystérieux
Tant le vermeil
De tes yeux




D'après Hugo, À un poète aveugle in Les Contemplations :

Merci Poète
Lare pieux
Qu’un radieux
Vers projette

Notre seuil luit
Cerclé d’étoiles
Tu le dévoiles
Dans la nuit

La triste brume
Lors se rallume
Par ton œil

Tu perces l’ombre
Delà l’écueil
Nul ne sombre




"Boileautomnet", titre combinant la forme automnet à l'injonction de Boileau in L'Art poétique, qui réfute "qu'un mot déjà mis osât s'y remontrer". Or donc, aucune répétition ci-après :

La cantilène
Boileautomnet
Porte signet
De Verlaine.

Vers précédents
Tétrasyllabes,
Puis voix finales
Sur trois temps,

On n’y répète
Avant perpète
Aucun mot.

Ainsi s’étoffe
— Rire ou sanglot —
Chaque strophe.




Sur la même idée de transformer en sonnet un poème qui ne l'était pas, réduction de L’Albatros de Baudelaire, où disparaît un couple de vers des deux quatrains finals :

Souvent pour s’amuser les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers
Qui suivent indolents compagnons de voyage
Le navire glissant sur les gouffres amers

À peine les ont-ils déposés sur les planches
Que ces rois de l’azur maladroits et honteux
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux

Ce voyageur ailé comme il est gauche et veule
L’un agace son bec avec un brûle-gueule
L’autre mime en boitant l’infirme qui volait

Le Poëte est semblable au prince des nuées
Exilé sur le sol au milieu des huées
Lui naguère si beau qu’il est comique et laid




Même transformation appliquée à Demain dès l'aube de Hugo :

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Et quand j’arriverai m’incliner sur ta tombe,
Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur.

Je verrai, retenu par l’ombre au bord du vase,
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur
Où vole un papillon arrêté dans l’extase.




Lubin sonnettisé :

— Au clair de la Lune,
Mon ami Pierrot,
Prête-moi ta plume
Pour écrire un mot !

Ma chandelle est morte,
Je n'ai plus de feu,
Ouvre-moi ta porte
Pour l'amour de Dieu...

— Au clair de la Lune,
Je n'ai pas de plume,
Répondit Pierrot.

Va chez la voisine :
Elle tient bistrot
Dedans sa cuisine.



D'après Clément Marot :

Lorsque Maillard, juge d’Enfer
Menait Semblançay l’âme rendre
À Montfaucon, gibet où pendre
Croquant, malandrin, brise-fer,

À votre avis, lequel en somme
Des deux tenait meilleur maintien ?
Pour le vous faire entendre bien,
Maillard semblait piètre bonhomme :

Qui mort va prendre, est-ce Maillard
Ou Semblançay, ferme vieillard ?
Confuse apparaît la sentence,

Et pour vrai l’on croirait sensé
Que fût mené sous la potence
Maillard en lieu de Semblançay.

Rétroviseur sur la Légende

Le caméléon
Voyant l’œil de qui le voit
Fond dans le décor

Ce haïku m’a conduit à explorer les répercussions oulipotentielles d’une loi optique relative à la notion de miroir : suivant une analogie certes tirée par les cheveux, il s’agirait de réécrire La Légende des siècles en sens inverse, espèce d’image-retour à intituler "Rétroviseur sur la Légende" ou encore "Flash-back Centuries". Afin de tester la faisabilité du projet, ç’a été aussitôt La Conscience à quoi j’ai pensé, où l’œil divin traque Caïn. À la différence du haïku, tout d'immédiateté, le chantier dactylographique m’a pris du temps, d’autant que j’ai creusé deux veines distinctes :

—> remonter une à une les images, les idées, les gestes du poème-source — en écartant donc les belles rimes du Maître ;

—> copier en ordre inverse les alexandrins originaux ; adapter la syntaxe en retouchant aussi peu que possible au texte-souche (chantier en suspens).

L’exercice s’avère ad hoc pour s’imprégner de la prosodie hugolienne. Ici l’alexandrin constitue une unité discrète puissante, économe notamment en rejets et contre-rejets, procédé dont j'ai usé à l'envi. La sensation diffère de la mécanique de précision requise si l’on compose à partir de Mallarmé ; on se sent plutôt comme un minuscule bernard-l’hermite qui asticoterait le léviathan. C’est ultra puissant, avec peut-être çà et là des chevilles — chez moi oui, mais aussi chez papa Victor. Constat double à l’arrivée : la forme ramassée du haïku suffit à en dire autant que 68 alexandrins ; dès lors, la technique de camouflage du caméléon est sans comparaison meilleure que les multiples tentatives du malheureux Caïn.

PS — À noter, selon un protocole voisin, une réécriture du Desdichado par Alexandre Carret. L'ordre des premiers hémistiches a été inversé quand les seconds hémistiches sont restés à leur place — là aussi quelques ajustements rétablissent une syntaxe correcte.

PPS — Et lire plus bas en commentaire "Le val du dormeur" de Nicolas Graner. Les vers s'y inversent à peine modifiés, de sorte que la distribution des rimes soit conforme à la structure d'un sonnet.

En post-scriptum, quelques poèmes et comptines tête-bêche...




La Rémanence (1) —

Caïn jusqu’en sa tombe est la cible d’un œil.
L’œil lui darde le front sous ce vaste cercueil.
Là son ombre accroupie abomine la place,
et cette sombre voûte engloutit l’ord espace.
« C’est bien ! » crut-il naïf, alors qu’on eut percé
pour n’être vu ni voir l’insondable fossé :
sépulcre solitaire, à supposer que plaise
au damné d’habiter enseveli de glaise.
« Car il est là toujours ! » avait-il répondu
à Tsilla qui priait « L’œil a-t-il point fondu ? »
quand, plus tôt en saison, sa lugubre détresse
hantait depuis le centre une tour forteresse.
On avait, porte close, affiché pour avis
« Que Dieu reste dehors ! » : un panneau, quatre vis
crochetant la muraille en pays de ténèbres,
et contour d’une nuit tout de spectres funèbres.
Aux feux d’enfer, la ville opposait des frissons,
le fer emprisonnait l’ouvrage des maçons ;
plus de toile aux parois mais l’aplomb de la roche,
et vers le ciel maudit, des flèches qu’on décoche !
Que passe un pèlerin, on lui crève les yeux :
enfant de Seth, d’Énos ou d’exotiques lieux,
tous chassés de la plaine où Caïn en démence
s’entête d’ériger une bâtisse immense.
Le maître forgeron était Tubalcaïn,
patron de l’huisserie et cousin de Vulcain.
Or, cette citadelle, il la fallait bien ceindre,
de sorte qu’alentour on ne pût que la craindre :
« Arcs tranchants, tours en pointe ! avait prescrit Hénoch,
et que s’objecte à l’œil du granit tout d’un bloc ! »
Comme conté plus haut, rien n’y fit : ni le bronze,
étanche bouclier que nul rayon ne fronce,
ni l’éclat des clairons fondus de ce métal
qui brave l’Éternel et l’œil, selon Jubal.
« Mais je le vois encor, dit-il déjà la veille ;
fais, ma douce Tsilla, qu’enfin cet œil sommeille ! »
Lors sa petite-fille, afin qu’il ne vît rien,
avait fixé du plomb au pied de chaque lien.
La muraille flottante, on le sait, fut fragile,
la tente dérisoire et la toile inutile.
Dans le désert profond, les campements de poil
n’ont secouru Caïn d’aucun mode tribal.
Farouche, on le regarde ; il tremble que s’arrête
au tombeau sa légende, aporie en cachette.
En proie aux noirs frissons, aux vifs tressaillements,
il décryptait dans l’œil un sourd pressentiment ;
« Ciel morne et prophétique, emporte ton litige ! »
dit-il, croyant passer l’horizon du vertige.
Les jours auparavant, un asile trompeur
au rivage d’Assur le comblait de torpeur.
Car il avait atteint la grève, à bout de force,
sans ménager le cœur ni le souffle en son torse.
Sans cesse il frémissait, jamais ne s’assoupit.
Trente nuits, trente jours, il marcha sans répit
dans l’espace sinistre, et sa première fuite
éreinta le sommeil de sa femme et sa suite.
On sait qu’il tremblera, mais il tremblait déjà,
dès que l’ayant surpris, l’œil le dévisagea :
l’œil le plus ténébreux, la béante ouverture
échue au fond du ciel par-delà la nature.
Au pied des monts, Caïn veillait, n'écoutait pas
ses proches harassés ne comptant plus leurs pas,
ses enfants fatigués, hors d’haleine sa femme ;
s’ils campent dans la plaine, en berne l’oriflamme,
on fuira dès l’aurore, éperdu du seul gain
que Jéhovah déchu ne retrouve Caïn
au cœur de la tempête, échevelé, livide,
habillé de fourrure... aboli fratricide.




La Rémanence (2, à compléter) —

L’œil était dans la tombe et regardait Caïn,
Bien qu’on eût sur son front fermé le souterrain
Et qu’il se fût assis sur sa chaise dans l’ombre,
Étant descendu seul sous une voûte sombre.
Au bord de cette fosse, il avait dit : « C’est bien !
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
Comme dans son sépulcre un homme solitaire,
C’était sa volonté d’habiter sous la terre.
La veille il répondait : « Non, il est toujours là,
L’œil ne disparaît point ! » à la jeune Tsilla.
Resterait-il lugubre et hagard, son grand-père ?
Il se tenait au centre en une tour de pierre ;
Là, quand on eut fini de clore et de murer,
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
Aux murs il fut donné l’épaisseur des montagnes ;
L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes,
Et la ville semblait une ville d’enfer,
Dont se liaient les blocs avec des nœuds de fer.
Le granit remplaçait la tente aux murs de toiles,
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles ;
Et l’on crevait les yeux à quiconque passait,
Chassant les fils d’Énos et les enfants de Seth,
Attentats pour Caïn de ses fils dans la plaine.
Constructeur d’une ville énorme et surhumaine,
Tubalcaïn parla, père des forgerons :
« Bâtissons une ville, et nous la fermerons.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Si terrible, que rien ne puisse approcher d’elle ! »
Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours… »
Mais Caïn dit : « Cet œil me regarde toujours ! »
Malgré le mur de bronze avec Caïn derrière
Et l’espoir à construire une vaine barrière,
S’essouffla le clairon, se turent les tambours
Des troupes de Jubal, tempêtes dans les bourgs.
(...)
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva :
Caïn qui s’est enfui de devant Jéhovah,
Échevelé, livide au milieu des tempêtes,
Suivi de ses enfants vêtus de peaux de bêtes.




Post-scriptum, quelques poèmes et comptines tête-bêche...

Il suffit de transformer "Laissent" en "Laissant couler leurs cheveux" pour composer à l'envers une poésie de syntaxe aussi suivie que la Clotilde d'Apollinaire, celle-là en 8+7+7+7 syllabes par strophe :

Cette belle ombre que tu veux
Passe il faut que tu poursuives
Laissant couler leurs cheveux
Les déités des eaux vives

Avec elles disparaîtra
Le soleil qui les rend sombres
Que la nuit dissipera
Il y vient aussi nos ombres

Entre l’amour et le dédain
Où dort la mélancolie
Ont poussé dans le jardin
L’anémone et l’ancolie



La Chanson d'automne de Verlaine en strophes de 3+4+4+3+4+4 syllabes :

Feuille morte
pareille à la
chanson delà,
tout me porte
au vent mauvais
et je m’en vais.

Et je pleure
les jours anciens,
et m’en souviens
à chaque heure,
effroi fréquent,
tout suffocant.

Monotone,
une langueur
blesse mon cœur,
c’est l’automne
des violons
aux sanglots longs.




Deux comptines...

Pour l’amour de Dieu
Ouvre-moi ta porte
Je n’ai plus de feu
Ma chandelle est morte

Pour écrire un mot
Prête-moi ta plume
Mon ami Pierrot
Au clair de la lune




Qui va l’étable ouvrir ?
Ta mère et ta sœur Anne :
tiens tu les vois venir !
Voici notre cabane
à ma droite en marchant.
Prends un abri bergère :
il roule en approchant,
l’entends-tu, le tonnerre ?

Voici l’éclair qui luit,
voici venir l’orage.
L’eau qui tombe à grand bruit
s’entend sous le feuillage.
Bergère vite allons,
allons sous ma chaumière !
Rentre tes blancs moutons,
il pleut, il pleut bergère !

Prince le Ténébreux

Prince le Ténébreux, le veuf, l’inconsolé
crie : Aquitaine astrale ! Arche ! Tour abolie !
Il a seul, ô courage en son luth constellé,
dirigé le soleil oint de Mélancolie.

Dans une obscurité sous caveau consolé,
un oculus y fouine, et la mer d’Italie
floute l’âme d’opale en l’azur désolé ;
ce vin au piqué gris à la rose s’allie.

Phébus, aède cool, s’inspire de Biron ;
son air est l’Idéal d’ode vague et de reine.
Brave élan à louer, surnage la sirène.

Foi qu’Éole aide Éloi, traverse l’Achéron,
clame ses gazouillis ouïs d’échos d’Orphée :
sa douleur au cri doux soûle démon ou fée.

D'après une idée de Gilles Esposito-Farèse, cette réécriture en 2 x 222 lettres du Desdichado de Nerval est un anti-palindrome vocalo-consonantique, contrainte renforcée par rapport à un exemple précédent. Si la n-ième lettre est une consonne, la n-ième partant de la fin est une voyelle ; réciproquement.



Sonnet 504 —

Suis-je l’as ténébreux, veuf pis qu’inconsolé,
un prince d’Aquitaine à tour blanche abolie ?
Seul mon astre mourut et mon luth constellé
porte le soleil black presque à Mélancolie.

Au profond du tombeau, seul qui m’eût consolé
rendra le Pausilippe et trois mers d’Italie ;
son bouquet souriant pour mon cœur désolé
ou ce vin dont la vigne aux sept roses s’allie.

Fus-je Amour ou Phébus ? Lords : Lusignan, Biron... ?
Ma face est rose encor du baiser par la reine ;
je rêve dans la grotte où baignait la sirène.

Car j’ai, triomphateur, franchi sec l’Achéron,
m’ondulant zeste zist sur les lyres d’Orphée
le soupir de la sainte et les cris, pour la fée.

Un autre anti-palindrome (la n-ième lettre en partant du début diffère de la n-ième en partant de la fin), où les hémistiches mesurent tous 18 lettres. La gématrie 6048 est divisible sans décimale par 14 (nombre de vers), par 36 (nombre de colonnes), par 504 (nombre de lettres).
On note pour le fun la présence suites arithmétiques de raison ±1 :
- le poids moyen par lettre = 12 (celui de la lettre L) ;
- le poids moyen par vers = 432 ;
- le poids des 2 quatrains = 3456 ;
... et de raison -2 pour moyenne des distiques = 864.

    Suisjelasténébreux    veufpisquinconsolé
    UnprincedAquitaine    àtourblancheabolie
    Seulmonastremourut    etmonluthconstellé
    Portelesoleilblack    presqueàMélancolie

    Auprofonddutombeau    seulquimeûtconsolé
    RendralePausilippe    ettroismersdItalie
    Sonbouquetsouriant    pourmoncoeurdésolé
    Oucevindontlavigne    auxseptrosessallie

    FusjeAmourouPhébus    lordsLusignanBiron
    Mafaceestroseencor    dubaiserparlareine
    Jerêvedanslagrotte    oùbaignaitlasirène

    Carjaitriomphateur    franchiseclAchéron
    Mondulantzestezist    surleslyresdOrphée
    Lesoupirdelasainte    etlescrispourlafée

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